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La haute montagne française : Pyrénées et Alpes

Publié le samedi 8 mars 2008

La haute montagne française : Alpes & Pyrénées

I/ LES CHAÎNES ALPINES (TRAITS GENERAUX)

Plan de la partie 1. Répartition des chaînes alpines 2. Chronologie de la formation des chaînes alpines 3. La Téthys 4. Le modèle paléogéographique des chaînes alpines 5. L’organisation complexe des chaînes alpines 6. L’état présent des chaînes alpines Bibliographie

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On appelle chaînes alpines les chaînes de montagnes formées pendant le cycle orogénique alpin, qui s’étend sur l’ensemble des ères secondaire et tertiaire, pendant les derniers 245 millions d’années de l’histoire du globe terrestre. Le cycle alpin succède au cycle hercynien ou varisque, qui s’est développé pendant la seconde moitié de l’ère primaire, sur environ 200 millions d’années, et dont les effets furent aussi généraux que ceux du cycle alpin.

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1. Répartition des chaînes alpines

Les chaînes alpines forment deux ceintures orogéniques : l’une, de direction latitudinale, est la ceinture téthysienne, développée des Antilles aux îles de la Sonde et devant son nom au vaste océan aux dépens duquel elle s’est formée ; l’autre, aux directions méridiennes prédominantes, dite ceinture péripacifique, doit son nom au fait que les chaînes qui la constituent bordent cet océan, sauf dans la partie australe de celui-ci.

La ceinture téthysienne s’est développée entre un ensemble de continents septentrionaux, comprenant l’Amérique du Nord et l’Eurasie septentrionale qui sont restées unies jusqu’au début du Tertiaire, et un ensemble de continents méridionaux, Amérique du Sud, Afrique, Madagascar, Inde, Australie qui, soudés jusqu’à la fin du Primaire, se sont disjoints au cours du Secondaire d’une manière progressive [cf. GONDWANA] . La ceinture téthysienne est actuellement représentée, soit par des chaînes de montagnes comme celles qui occupent le pourtour de la Méditerranée ou une grande partie de l’Asie méridionale, soit par des arcs insulaires comme, à ses deux extrémités, l’arc caraïbe ou l’arc indonésien.

La ceinture péripacifique est formée, à l’est, par les chaînes de montagnes qui bordent les continents américains (cordillère des Andes, montagnes Rocheuses), et, à l’ouest, par des arcs insulaires qui longent les côtes asiatiques dans l’hémisphère Nord, puis s’en écartent considérablement à partir de l’équateur pour s’achever au large de la Nouvelle-Zélande en entourant l’Australie par le nord-est. Par conséquent, elle borde non pas le Pacifique en son entier, mais ce que l’on a coutume d’appeler le « Pacifique central », limité par une ligne virtuelle dite « de l’andésite », ainsi nommée parce que, à son extérieur, les volcans que l’on rencontre rejettent des magmas de type calco-alcalin de composition andésitique moyenne, tandis qu’à son intérieur le volcanisme est tholéiitique (basalte). Cette ligne de l’andésite correspond à la subduction du Pacifique central sous le bord des continents qui l’entourent.

Cependant, on restreint souvent le nom de chaînes alpines aux seules chaînes issues de la Téthys, en raison de leur nature de chaînes de collision, par opposition aux chaînes andines et aux arcs insulaires, liés essentiellement au processus de subduction. C’est le sens que l’on retiendra ici, renvoyant le lecteur aux articles chaîne ANDINE et ARCS INSULAIRES.

Il faut donc distinguer les chaînes alpines, qui sont un type de chaîne, et le cycle alpin, qui couvre un laps de temps.

2. Chronologie de la formation des chaînes alpines Au cours du cycle orogénique alpin, différentes périodes de mouvements dites « phases orogéniques » ont été caractérisées. Laissant de côté les répliques de détail, on peut toutefois donner ici le calendrier des phases principales .

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Ces phases se manifestent pratiquement partout dans le domaine des chaînes alpines. Toutefois, les phases orogéniques tertiaires masquent souvent les phases d’âge secondaire qui, pourtant, ne manquent pas : par exemple, les dépôts détritiques dits « flyschs », d’âge jurassique supérieur-crétacé, qui sont constants dans tout le domaine téthysien, sont liés à ces phases d’âge secondaire.

De la même manière, des épisodes métamorphiques d’âge secondaire ont été reconnus dans les chaînes alpines (par exemple vieux de 140 et 110 Ma - Jurassique supérieur et Crétacé moyen - dans les Alpes occidentales et ailleurs, dans les Hellénides, par exemple). Enfin, des structures d’âge secondaire ont été datées directement, en Méditerranée orientale et, d’une façon plus générale, en Asie méridionale. Les chaînes alpines ont, comme toutes les chaînes, une histoire tectonique polyphasée.

On notera enfin que le calendrier des phases emprunte aux chaînes péripacifiques :

- la phase andine - ou névadienne - aux Andes d’Amérique du Sud ou à la sierra Nevada d’Amérique du Nord (Jurassique supérieur) ;

- la phase laramienne à la chaîne de Laramie, dans l’ouest des États-Unis (Crétacé supérieur) ;

- la phase pasadénienne à la ville de Pasadena, en Californie (limite Tertiaire-Quaternaire).

C’est un nouvel exemple de la distinction à faire entre chaînes alpines et cycle alpin. En fait, ces « phases » ont une distribution régionale qui dépend du détail du mouvement des continents dans le cadre de la tectonique des plaques, notamment de leurs collisions avec des arcs insulaires ou entre eux. Par commodité de langage, elles tendent de plus en plus à être remplacées par leurs âges absolus.

3. La Téthys

La Téthys est un océan aujourd’hui disparu qui s’est ouvert en ciseau d’est en ouest au travers des continents rassemblés en une masse unique, la Pangée de la fin des temps primaires . Cette ouverture progressive se suit dans l’âge de la trilogie sédimentaire caractéristique de l’ouverture océanique : sédiments continentaux marquant le stade rift continental, évaporites marquant l’invasion du rift par les premières et timides transgressions marines, sédiments marins enfin. Cette trilogie sédimentaire est conservée sur les marges continentales de l’océan une fois celui-ci ouvert, tandis que les sédiments marins francs reposent directement sur la croûte océanique [cf. TÉTHYS] .

En Asie du Sud-Est, le passage de l’ère primaire à l’ère secondaire se fait en continuité de faciès marins, ce qui montre que, dans sa partie la plus orientale, la Téthys est un golfe du Pacifique. À partir de là, la trilogie d’ouverture débute au Permien en Asie du Sud-Ouest (280-245 Ma), au Trias en Europe méditerranéenne (245-200 Ma ; c’est l’origine du mot Trias, dont le nom exprime la constitution en trois termes sédimentologiques), au Lias au niveau de ce qui est actuellement l’Atlantique central (200-180 Ma), au Jurassique moyen et supérieur, enfin, dans le domaine caraïbe (180-160 Ma). À l’extrême fin du Jurassique, la Téthys semble s’être ouverte dans le Pacifique (140 Ma).

Cette évolution a été interrompue par l’ouverture de l’Atlantique, qui se fait en ciseau du sud vers le nord ; c’est à partir de la limite Jurassique-Crétacé (140 Ma) que l’ouverture s’amorce dans l’Atlantique austral, se développe au Crétacé inférieur dans l’Atlantique sud, atteint l’Atlantique central au Crétacé moyen (100 Ma), où elle recoupe la Téthys, l’Atlantique nord au Crétacé supérieur et débouche dans l’Arctique à l’Éocène supérieur (35 Ma). Cette ouverture atlantique interrompt l’ouverture téthysienne, sauf au niveau de l’Atlantique central, où elle s’y superpose. Les modalités de l’ouverture atlantique sont telles que l’Afrique est rejetée vers l’est et vers le nord et l’Amérique du Sud vers l’ouest et vers le nord ; ces deux continents tendent donc à se rabattre respectivement vers l’Eurasie et l’Amérique du Nord, non encore séparées au Crétacé inférieur, en cours de séparation au Crétacé supérieur et au Tertiaire. En conséquence, les domaines téthysiens des Caraïbes et de l’Eurasie méridionale entrent en compression, selon une évolution commune au Crétacé inférieur, puis indépendante à partir du Crétacé moyen, qui marque la deuxième ouverture de l’Atlantique central.

Ainsi se manifestent clairement les deux périodes essentielles de l’histoire téthysienne : une période d’ouverture du Trias au Jurassique, une période de fermeture du Crétacé au Tertiaire. À la limite des deux se situe ce qui apparaît comme une « révolution fini-jurassique » dans les chaînes périméditerranéennes, où commence de se marquer le rapprochement de l’Afrique avec l’Eurasie.

Ces deux périodes de l’évolution téthysienne sont successivement : de type atlantique pour l’ensemble Trias-Jurassique ; de type pacifique avec formation d’arcs insulaires et de mers marginales pour l’ensemble Crétacé-Tertiaire.

Cette chronologie est celle des chaînes périméditerranéennes, qui met en cause les mouvements de l’Afrique ; elles est différente dans d’autres régions, en fonction de la séparation autonome des continents : la chronologie de la formation de l’Himalaya dépend par exemple de l’autonomie prise par l’Inde par rapport à l’Afrique. Au contraire, l’Atlantique central montre la succession de deux périodes d’ouverture ; c’est la raison pour laquelle les fonds océaniques jurassiques de l’Atlantique central sont isolés à l’est de l’Amérique du Nord et au nord-ouest de l’Afrique, ce qui se comprend dans l’optique de leur appartenance téthysienne. On y a d’ailleurs trouvé, dans les forages du programme I.P.O.D. (International Program for Ocean Drilling), des séries sédimentaires de type alpin, avec notamment les fameux faciès calcaires Ammonitico rosso du Jurassique supérieur, si connus dans les Alpes (calcaires noduleux roses, exploités comme marbres, notamment en Italie du Nord, où ils entrent dans la construction des principaux monuments de la Renaissance). Les marges jurassiques de l’Atlantique central sont des marges téthysiennes qui n’ont pas subi l’évolution alpine et qui sont aujourd’hui séparées par des fonds océaniques crétacés et tertiaires dus à l’ouverture atlantique proprement dite.

4. Le modèle paléogéographique des chaînes alpines Pour ce qui est de la période d’ouverture Trias-Jurassique, s’agissant des chaînes périméditerranéennes, leur modèle est celui de marges stables en blocs basculés, qui détermine les futures zones externes de ces chaînes : telle est la situation de la zone dauphinoise et de la zone briançonnaise, dans les Alpes occidentales ; ou des zones prébétique, subbétique et pénibétique dans les cordillères Bétiques d’Espagne méridionale ; ou des zones d’Apulie, d’Ombrie et de Toscane de l’Apennin d’Italie...

Dans le domaine océanique proprement dit se déposent, sur la croûte océanique d’où naîtront les futures ophiolites, les sédiments océaniques téthysiens, à dominante siliceuse : les radiolarites y jouent un grand rôle. Telles sont les zones internes des chaînes alpines, comme la zone piémontaise des Alpes occidentales, la zone ligure de l’Apennin, etc. Pendant la période de fermeture Crétacé et Tertiaire, la Téthys entre en subduction sous l’une ou l’autre des marges qui la limitent et qui prennent la forme de marge active. La paléogéographie devient plus complexe, en un système d’arcs insulaires et de mers marginales : des flyschs, sédiments détritiques (grès, argiles) issus de l’érosion des arcs insulaires ou des cordillères, se sédimentent au fond des bassins océaniques ; des schistes bleus se forment le long des surfaces de subduction, tandis que des granodiorites et des andésites traversent la marge continentale qui se trouve au-dessus des plans de subduction. Dans le même temps, la sédimentation continue d’être celle d’une marge passive sur celle des deux marges téthysiennes qui n’est pas affectée par la subduction. La subduction s’achève, à des moments divers, par la collision, soit de l’un des continents avec les arcs insulaires mis en place précédemment, soit, à la fin de la fermeture téthysienne, par la collision des continents bordiers - Eurasie d’un côté, Afrique, Arabie, Inde (et Australie) issus de la fragmentation du Gondwana de l’autre. Ces collisions développent un système de grandes nappes, qui viennent reposer sur les marges continentales et reprennent les édifices tectoniques nés des subductions antérieures. C’est certainement à l’ampleur des charriages dus aux collisions que les chaînes alpines doivent leurs caractères les plus originaux.

La chronologie ouverture-subduction-collision n’est pas la même dans tout le domaine téthysien. Ainsi, dans le sud-ouest du Pacifique, il semble que, dès le départ, la Téthys ait été du type du Pacifique, dont elle n’était qu’un golfe occidental . Plus à l’ouest, les arcs insulaires et mers marginales mis en place par les subductions qui succèdent à la période d’ouverture ont pu être complexes : entre l’Eurasie et les continents méridionaux, plusieurs systèmes d’arcs insulaires ont pu être mis en place ; il en est résulté autant de zones de subduction et autant de collisions successives. La collision peut d’ailleurs ne pas être encore réalisée, comme cela semble être le cas dans l’arc égéen et l’arc tyrrhénien, où s’achèvent des subductions actuelles ; tandis que, dans le Makran ou en Indonésie occidentale, faute de continents faisant front à l’Eurasie, la subduction est toujours active sans qu’aucune collision ne se soit produite .

5. L’organisation complexe des chaînes alpines

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On oppose généralement des zones internes et des zones externes, ces dernières correspondant à la marge continentale, les premières aux unités d’origine océanique ou apparentées. En vérité, la distinction zones internes-zones externes est souvent assez floue et la limite choisie peut ne pas être la limite essentielle continent-océan : elle est généralement placée entre les terrains ayant échappé au métamorphisme alpin (zones externes) et ceux qui ont été profondément affectés par celui-ci (zones internes). Zones internes et externes n’ont donc pas de sens précis et ne représentent qu’une première approche dans la structure générale de la chaîne ; la distinction en unités provenant de la marge continentale et en unités provenant de l’océan téthysien est préférable.

Les effets successifs des subductions - qui commencent par conséquent dans les zones internes - et/ou des collisions font que les chaînes alpines se forment progressivement de l’intérieur vers l’extérieur. Les épisodes tectoniques les plus anciens, souvent Jurassique supérieur (140 Ma), sont situés dans les zones internes, les plus récents, néogènes (jusque vers 5 Ma, voire l’époque actuelle en certains endroits), dans les zones les plus externes. En conséquence, les flyschs détritiques qui sont liés à l’orogenèse sont eux-mêmes plus récents de l’intérieur vers l’extérieur de la chaîne, débutant à la limite Jurassique-Crétacé dans les zones internes, s’achevant au Tertiaire dans les zones externes. L’ensemble caractérise la polarité des chaînes alpines, qui s’exprime également dans la vergence des accidents tectoniques, déversés, dans leur majorité, vers le continent qui leur sert d’avant-pays.

À l’échelle de la Téthys, il y a donc un double système de chaînes, chacune bordant le continent auquel elle est adjacente. Telle est la distinction entre les deux branches alpidique et dinarique du système alpin autour de la Méditerranée, la première déversée vers l’Europe, la seconde déversée vers l’Afrique. L’ensemble alpin forme donc une chaîne à double déversement, dont la symétrie géométrique est liée à la collision des continents. Mais cette symétrie cache une dissymétrie de nature, liée aux subductions antérieures à la collision : la marge sous laquelle se faisait la subduction est traversée de granites, porte des séries volcaniques andésitiques et témoigne d’une tectonique limitée au socle continental ; l’autre marge supporte le charriage des séries océaniques, qui forment notamment les grandes nappes ophiolitiques associées au métamorphisme de type schiste bleu. Un profil au travers de la péninsule balkanique montre bien cette coexistence d’une symétrie géométrique avec une dissymétrie de nature ; de part et d’autre de la zone du Vardar, qui est la cicatrice paléo-océanique téthysienne, on observe : dans les chaînes du Balkan, la marge européenne déformée, traversée de granites et supportant des séries volcanogènes ; du côté africain, les complexes de nappes des Dinarides, au premier rang desquelles les vastes nappes ophiolitiques qui se poursuivent en Asie Mineure et, de là, dans toute l’Asie méridionale.

De la péninsule balkanique à l’Indonésie, c’est vers l’Eurasie que se sont faites les différentes subductions au cours des temps secondaire et tertiaire : l’Eurasie méridionale est donc frangée par une chaîne qui comporte toutes les granodiorites et andésites alpines. Au contraire, les continents méridionaux supportent les grandes nappes ophiolitiques d’origine téthysienne qui se suivent depuis les Dinarides jusqu’à l’Asie Mineure, l’Iran, le sultanat d’Oman (où se trouvent les plus formidables nappes ophiolitiques) et, de là, autour de la suture péri-indienne jusqu’en Indonésie et au sud-ouest du Pacifique . Cette dissymétrie change vers l’ouest, à partir des Alpes et au-delà : alors la subduction téthysienne se faisait vers le sud, sous la marge africaine qui se trouve traversée de granodiorites (les fameuses tonalites du revers sud des Alpes occidentales, comme celles du massif de l’Adamello au nord duquel se trouve le Passo di Tonale ; les granites des îles d’Elbe et Monte Cristo dans la mer Tyrrhénienne ; et les nombreuses granodiorites de l’Afrique du Nord) ; au contraire, de vastes nappes ophiolitiques sont charriées vers l’Europe (mont Viso en Italie, Grossglockner en Autriche). Il y a donc un grand changement d’évolution et de structure de la Téthys de part et d’autre de l’ensemble italo-dinarique. Les mouvements relatifs de l’Afrique et du continent indien n’ont pas été que de rapprochement avec l’Eurasie ; une composante de coulissage y apparaît, plus marquée à certaines époques, qui fait que, dans l’ensemble, l’Afrique s’est déplacée vers l’est par rapport à l’Europe. D’autre part, la forme des marges continentales n’était pas régulière : par exemple, l’éperon italo-dinarique était un cap septentrional de l’Afrique. De sorte que, tenant compte des mouvements relatifs de l’Afrique par rapport à l’Europe et de ce qu’étaient les marges de ces continents, à certaines époques et en certains endroits prédominent les mouvements longitudinaux par rapport aux mouvements transversaux. Les meilleurs exemples en sont : les coulissages à la limite des zones externes et internes dans les cordillères Bétiques, qui correspondent à un mouvement coulissant de l’Afrique vers l’est ; les coulissages le long de l’ensemble italo-dinarique, dont sont nées les structures des Alpes orientales, qui correspondent à des mouvements de rapprochement de l’Afrique par rapport à l’Europe. De telles zones de coulissage existent de part et d’autre du bloc indien, au Pakistan et en Birmanie . On ne saurait donc résumer la structure des chaînes alpines aux seuls mouvements transversaux de collision entre les continents. Dans le détail, les chaînes alpines ne restent pas homogènes tout le long des marges continentales qu’elles représentent : certaines zones en relaient d’autres, comme par exemple la zone valaisanne relayant la zone piémontaise dans les Alpes occidentales. Certains relais sont plus marqués le long de transversales particulières : la transversale de Scutari-Pec, qui sépare les Dinarides proprement dites des Hellénides dans la péninsule balkanique ; la transversale d’Isparta, qui sépare le Taurus occidental du Taurus oriental en Asie Mineure ; ou encore la célèbre transversale du haut Rhin, par laquelle on passe des Alpes occidentales aux Alpes orientales. Ces zones transversales, moulées sur des accidents paléogéographiques antérieurs, se traduisent par de brusques changements tectoniques au-delà desquels la chaîne reprend une certaine homogénéité.

Les courbures des chaînes alpines sont parmi leurs traits les plus remarquables, telles la courbure des Alpes occidentales, celle des Carpates, la courbure égéenne, ou encore la courbure de Gibraltar, qui est la plus spectaculaire. Si certaines, comme la courbure égéenne, sont simplement liées à la forme d’arcs insulaires encore actifs, il n’en va pas de même des autres, et la question se pose de savoir si la forme courbe est originelle ou héritée de mouvements tectoniques. La plupart du temps, aucune certitude ne peut être acquise ; mais il semble bien que l’ampleur de mouvements longitudinaux en fonction des mouvements relatifs Afrique-Europe rende compte de l’essentiel de ces courbures. C’est certainement la translation vers le nord de l’ensemble italo-dinarique qui a accentué, sinon créé, la courbure des Alpes occidentales ; c’est la translation le long du front des zones internes dans les cordillères Bétiques qui est responsable de la courbure de Gibraltar ; et un mouvement dextre du bloc danubien vers l’ouest qui est à l’origine de la courbure des Carpates. L’apparente contradiction entre ces différents mouvements se résout si l’on tient compte de la chronologie précise des mouvements relatifs de l’Afrique par rapport à l’Europe, la formation de ces courbures n’étant pas synchrone.

6. L’état présent des chaînes alpines

L’ensemble des chaînes alpines, des Caraïbes à l’Indonésie, n’est certainement pas au même stade d’évolution. Dans l’ensemble, jusqu’au Paléogène (35 Ma), il n’y eut qu’un continent septentrional de l’Amérique du Nord à l’Eurasie, tandis que le continent méridional du Gondwana s’était séparé bien avant en de nombreux fragments : Amérique du Sud, Afrique, Arabie, Inde, Australie (et Antarctique). Il y a ainsi autant d’ensembles alpins homogènes qu’il y a de continents méridionaux venus en collision avec les continents septentrionaux ; c’est-à-dire, outre le complexe caraïbe entre Amérique du Nord et Amérique du Sud : une ceinture péri-africaine (ce sont les chaînes méditerranéennes) ; un croissant ophiolitique péri-arabe (chaînes d’Asie Mineure, d’Iran et d’Oman) ; une suture péri-indienne (chaînes du Pakistan, de Chine méridionale et de Birmanie) ; une couronne ophiolitique péri-australienne (de l’Indonésie orientale à la Nouvelle-Guinée, la Nouvelle-Calédonie et le nord de la Nouvelle-Zélande).

Là où il n’y a pas de blocs continentaux, la subduction est toujours active, comme au niveau du Makran, ou, plus encore, en Indonésie occidentale.

Même là où des continents se faisaient face, il se peut qu’en fonction du détail de leurs contours certaines zones soient restées en subduction, alors que la collision était réalisée depuis longtemps de part et d’autre : tel semble être le cas de l’arc égéen, sous lequel achève de se subducter la mer de Libye, qui est peut être le dernier témoin de la Téthys originelle dans le domaine méditerranéen. Au contraire, en d’autres régions, en fonction du dessin des marges continentales, la collision a pu être réalisée très tôt et se poursuivre au-delà des structures habituelles à la collision : la suture ophiolitique s’étant fermée, les nappes ophiolitiques étant charriées sur les marges continentales et les contraintes se poursuivant, de vastes cisaillements plats se produisent dans l’un ou l’autre des continents, déterminant une tectonique intracontinentale puissante, dont l’Himalaya donne l’exemple. La suture ophiolitique du Tsang-po (haut Brahmapoutre) s’est fermée vers la fin du Secondaire et, à partir de là, de vastes cisaillements plats se sont formés dans le continent indien : une première fois au cours du Tertiaire ancien, déterminant le chevauchement principal de la dalle du Tibet (Main Central Thrust) ; une seconde fois au cours du Tertiaire récent, déterminant le chevauchement frontal de l’Himalaya (Main Boundary Thrust). Cette situation d’hypercollision, se comprend aisément en observant le coulissage longitudinal du continent indien le long des décrochements du Pakistan à l’ouest, et de Birmanie à l’est .

D’une certaine manière, la structure des Alpes orientales résulte d’un même phénomène d’hypercollision ; à ceci près que le vaste cisaillement plat intracontinental s’est produit à l’arrière de la suture téthysienne (Canavese) qu’elle recouvre pour donner les nappes des Alpes orientales : en quelque sorte, les Alpes orientales sont un « arrière-Himalaya ». À la faveur de la grande faille du Karakorum, qui le sépare de l’Himalaya, le Pamir présente une structure et une situation analogues à celles des Alpes orientales. Les chaînes alpines sont donc d’une grande richesse d’évolution, qui explique leur complexité de détail et a toujours fasciné les géologues.

Il n’en demeure pas moins qu’elles se ramènent à un processus simple de collision d’une masse continentale septentrionale unique avec des continents méridionaux issus de l’éclatement du Gondwana ; de telle sorte qu’un jeu complexe de subductions se produit avant que les continents n’entrent en collision. Si le détail est compliqué, l’évolution d’ensemble est relativement simple.

On notera que la zone de subduction en marge sud de l’Eurasie a joué un rôle fondamental, et qu’elle a accepté l’essentiel des subductions téthysiennes et des collisions qui lui ont succédé. Il semble que le phénomène ne soit pas achevé : présentement, l’Arabie tend à se souder davantage à l’Asie du Sud-Ouest, ce dont on peut attendre la disparition du golfe Persique et du golfe d’Oman ; tandis que l’Australie remonte vers le nord, augmentant les effets de la collision avec l’Asie du Sud-Est.

J ean AUBOUIN

Bibliographie générale indicatrice

On trouvera la bibliographie correspondant à chaque chaîne dans l’article qui lui est consacré ; on consultera aussi : J. AUBOUIN, « De la tectonique des plaques à la formation des chaînes de montagnes », in Livre jubilaire Soc. géol. France, mém. hors série, no 10, pp. 163-180, 1980 J. AUBOUIN, X. LE PICHON & A. S. MONIN dir., « Evolution of the Tethys », numéro spécial 123 de Tectonophysics, 1986 J. DEBELMAS & G. MASCLE, Les Grandes Structures géologiques, Masson, Paris, 1991 P. S. DIETZ & J. C. HOLDEN, « Reconstruction of Pangea : break-up and dispersion of continents, Permian to Present », in J. Geoph. Res., vol. LXXV, pp. 4930-4956, 1970 P. TAPPONNIER, « Évolution tectonique du système alpin en Méditerranée : poinçonnement et écrasement rigide-plastique », in Bull. Soc. géol. France (7), t. XIX, pp. 437-460, 1977.


II/ LESALPES

Plan de la partie 1. Généralités La nature et les hommes Spécificité alpestre 2. Partage de l’espace et régionalisation Les Alpes occidentales Les Alpes Padanes Les Alpes du Sud françaises, méditerranéennes et duranciennes Entre Alpes du Sud et Alpes du Nord, un chapelet de pays de transition Les Alpes du Nord, en France Rhodaniennes et rhénanes, les Alpes du Nord en Suisse Les Alpes orientales Vallées longitudinales et massifs centraux Alpes et Préalpes calcaires La terminaison orientale de la chaîne des Alpes Bibliographie

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Au cœur du continent européen, placées en travers des communications entre le monde méditerranéen et les régions basses du Nord et de l’Ouest, les Alpes font figure de montagnes par excellence. Aucun autre massif au monde n’a suscité tant d’intérêt, n’a été l’objet de tant d’amour, au point de devenir une référence incontestée. Le privilège de la position géographique s’associe à une configuration arquée et à un bâti dont l’aération du relief amoindrit l’impression d’obstacle et d’isolement issus du cloisonnement des différentes unités autant que des fortes altitudes. Traversées et occupées par l’homme de manière ininterrompue depuis les temps préhistoriques, les Alpes se singularisent au niveau de notre planète par l’intensité et le perfectionnement de l’organisation de leur espace. Montagnes jeunes aux dénivellations considérables, les plus peuplées à l’échelle mondiale, elles ont vécu au cours du XXe siècle des mutations essentielles qui, du recul de l’agriculture au tourisme conquérant, constituent à l’aube du troisième millénaire un futur prometteur. Partagées entre sept nations à la superficie, à la population, à l’histoire et à la culture très variées, ouvertes sur l’Europe dont elles représentent un espace central, les Alpes demeurent une terre de particularismes et amalgament une infinité de « pays » remarquablement individualisés les uns par rapport aux autres tout en étant intimement soudés par l’incomparable dénominateur commun de la nature montagnarde, astreignante, contraignante, irritante parfois, mais en définitive jamais invincible.

1. Généralités

Majestueux, isolés les uns des autres par des vallées comparables à des avenues, déserts seulement en apparence, auréolés de nuages ou inondés de soleil, les massifs alpins se dressent en plein milieu de l’Europe comme un symbole d’éternité. Étirées sur 1 200 km, les Alpes couvrent un espace qui s’étend de Vienne à la Ligurie. On est frappé par la netteté avec laquelle l’édifice toise sa périphérie.

La nature et les hommes

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Trois composantes peuvent être dégagées pour mieux appréhender cette montagne hors du commun :

- Les Grandes Alpes cristallines sont le domaine des hautes altitudes, des sommets élancés et vigoureux aux noms universellement prestigieux : mont Blanc, mont Rose.

- Développées dans l’enveloppe sédimentaire à forte dominante calcaire, les Préalpes occupent une position géographique externe. L’épaisseur et la compacité des calcaires sont à l’origine des célèbres parois verticales qui se dressent au-dessus de la nappe vert foncé des forêts de conifères et se mirent dans les lacs aux teintes quasi surnaturelles.

- Les roches tertiaires, détritiques ou à dominante schisteuse, constituent les Alpes internes. Élevées, en Vanoise notamment, ces montagnes ne sauraient posséder la vigueur et la majesté de leurs homologues cristallines ou calcaires. Une originalité incontestable réside dans la présence des grands sillons longitudinaux. Les Alpes françaises sont fières de leur Sillon alpin, qualifié à juste titre par Raoul Blanchard de « chemin de ronde », mais les autres pays ne sauraient être en reste.

Globalement, la montagne alpine est humide et fraîche. Cependant, l’extension longitudinale et le découpage des divers ensembles du relief introduisent une bonne quantité de nuances.

L’humidité élevée favorise une végétation abondante que la topographie permet de reconnaître selon la superposition bien connue des étages collinéen, montagnard, subalpin et alpin.

Il n’a pas fallu attendre la fin du XXe siècle pour que soit reconnue la vocation européenne des Alpes. Dès la plus haute antiquité se multiplient les marques de l’occupation humaine, attestant que la montagne n’a jamais été perçue comme un obstacle infranchissable. L’Empire romain, première construction politique européenne unissant Gaule, Germanie et Italie, favorise le rôle de lien que les Alpes ne cesseront de remplir jusqu’à nos jours.

L’agriculture a été de tout temps la base de la subsistance des montagnards. Dans ce cadre austère, le relief laisse la place à d’amples corridors, remblayés d’alluvions fertiles comparables à des plaines, d’autant plus que les altitudes sont basses. En hauteur, parfois jusqu’à plus de 2 000 m, c’est une civilisation agraire tout à fait spécifique qui s’est implantée. L’homme s’est toujours accommodé de la tyrannie de la pente, et il est parvenu à utiliser des ressources étagées : cultures associées à l’élevage, rythme complexe des migrations des hommes et des bêtes au fil des saisons. Au bas des adrets, sur les sols parfaitement égouttés s’étalent et s’étagent les vignobles.

Cet aménagement de la montagne par une civilisation rurale se complète par l’utilisation d’autres ressources, le bois et l’eau par exemple. 1869 est une année capitale dans les Alpes. Venu deux années plus tôt en Grésivaudan pour installer une râperie, le Pyrénéen Aristide Bergès met en service à Lancey une turbine actionnée par une chute de 300 m, créant la houille blanche, dont il invente le nom. C’est le point de départ de la tradition industrielle des Alpes. L’expansion énergétique et manufacturière est indissociable de l’essor frénétique du tourisme. Sans que l’on puisse vraiment dater les débuts de cette activité (n’a-t-on pas écrit qu’Hibernatus, dont le corps remarquablement conservé par le glacier de Similaun, a été découvert en 1991 et daté par les spécialistes d’Innsbruck de cinq mille trois cents ans, était déjà un « touriste » !), on est forcé de constater que la dimension du phénomène a radicalement changé dès les années qui suivent la fin du second conflit mondial. La « révolution du ski », confortée par la généralisation en Europe des « vacances de neige », prend le relais de l’alpinisme, du climatisme ou du thermalisme, sans pour autant les supplanter.

Ce grand tournant entraîne inévitablement des effets contradictoires : on évoque la déstructuration d’un équilibre ancestral, les toiles d’araignée des remontées mécaniques, l’ampleur des infrastructures de communication, sans parler des plaies ouvertes que créent les pistes de ski, hors saison, sur les versants. On ajoute la pollution que génèrent des usines insuffisamment modernisées. Mais en contrepartie, après des décennies d’exode, voire d’hémorragie démographique, la tendance s’inverse et les derniers dénombrements de population permettent d’afficher - certes pas partout - un certain optimisme.

Spécificité alpestre

Fréquemment citées en référence, les Alpes possèdent une incontestable spécificité.

Du point de vue naturel, on y rencontre tout ce qui se rattache de près ou de loin au concept de chaîne récente : volume montagneux, altitudes élevées, dénivellations prononcées dans un relief généralement contrasté ; vigueur de l’érosion héritée et actuelle symbolisée par une empreinte glaciaire très forte. L’ensemble favorise la pénétration, donc l’humanisation et la mise en valeur ; cependant, il faut également voir là un paramètre favorable à l’exode... S’ajoutent bien sûr les éléments climatiques, accentués par l’altitude et l’orographie : refroidissement au fur et à mesure que l’on s’élève, lié à une augmentation des coefficients de nivosité et de pluviosité, avalanches liées à l’enneigement copieux, torrentialité accrue et dévastatrice.

L’originalité alpestre est en second lieu d’ordre humain et économique : les Alpes sont la région montagneuse la plus peuplée du monde et surtout la plus développée économiquement. Même si les passages transversaux ont été empruntés très tôt, et pendant des millénaires, ce fut le règne de l’autarcie, si bien matérialisé par la constitution de ces cellules intramontagnardes vivant presque totalement repliées sur elles-mêmes : paysans colonisateurs des hautes vallées, en particulier dans les Grisons, les Walser apportent l’illustration la plus achevée de l’économie autarcique ancestrale. L’élevage bovin s’ajoute à un fort sentiment individualiste pour expliquer une incroyable atomisation de l’habitat (plus de 50 écarts à Obersaxen, 45 à Gressoney). Deux révolutions affectent la chaîne en moins d’un siècle à partir de 1860 : celle de la houille blanche, de l’industrie et des transports modernes et celle du tourisme, le tout s’accompagnant d’une urbanisation galopante, au terme de laquelle les grandes villes sont présentes jusqu’au cœur de la montagne.

Particularités encore dans le domaine du partage politique : sur sept pays alpins, quatre le sont à part entière ou dans une proportion très élevée (Liechtenstein, Autriche, Suisse et Slovénie). Deux autres (Italie et France) possèdent une grande majorité de leur territoire hors des Alpes, mais accordent à la montagne une importance considérable. Très peu alpine géographiquement (1,6% de la superficie), l’Allemagne, enfin, l’est infiniment plus à titre sentimental. On en a la preuve par le rôle qu’ont pu jouer les montagnes bavaroises à diverses époques. Mais ce partage n’est rien par rapport à l’innombrable quantité de régions et de « pays », entités spatiales si clairement distinctes les unes des autres que chacune représente un monde en soi.

La diversité semble régner partout, mais la mosaïque des pays, régions ou espaces ne saurait être synonyme de confusion. L’émiettement ne gomme nullement les éléments de synthèse, et de nombreux dénominateurs communs surgissent systématiquement. En premier lieu, les hommes, solides, ingénieux, entreprenants, qui ont su si brillamment répondre à un cadre physique bien souvent hostile. Ensuite, ce capital de beauté, universellement répandu, de la paroi nord de l’Eiger , qui semble écraser Grindelwald, à la douceur des paysages forestiers des Tauern ou de Bled. Enfin, la vocation d’espace de transit omniprésente tant par les grands axes aujourd’hui surchargés, presque saturés, que par les multiples petits chemins de fer (en Suisse principalement) et le réseau routier secondaire qui facilitent l’accès aux vallées les plus retirées. Le tourisme illustre un fort sentiment d’ubiquité, qu’il s’agisse de manifestations centrées, voire « urbaines », ou au contraire du « tourisme doux » si caractéristique des Préalpes de Saint-Gall ou de Beaufortain.

Cathédrales de la Terre, les Alpes en sont devenues un authentique et incomparable terrain de jeu. Avantagées par leur position centrale dans une Europe qui marche vers son unification, elles sont bien davantage qu’une sorte d’hinterland récréatif. Espace vaste et varié, elles demeurent une terre de labeur, une terre de grandeur.

Ainsi, les Alpes nous apparaissent comme un patchwork, la terre, par excellence, des particularismes. Cela ne rend pas facile pour le géographe le problème du partage de l’espace et de la régionalisation.

Henri ROUGIER

2. Partage de l’espace et régionalisation

Sept nations se partagent l’espace alpin sur des superficies inégales avec des populations numériquement différentes et suivant des découpages administratifs variés. On distingue, de part et d’autre du faîte, des Alpes du Nord et des Alpes méridionales ; cette subdivision est plus difficile à percevoir à l’ouest du fait de la courbure de la chaîne. À l’est d’une ligne qui relie les lacs de Constance et de Côme s’individualisent des Alpes plus larges et moins élevées qu’à l’ouest, où l’ordonnancement du relief est beaucoup plus net. Le passage du secteur arqué au tronçon rectiligne de la chaîne correspond à la vallée d’Aoste, représentation emblématique de la « région » alpine. Plus à l’est, les Alpes Rhétiques, assimilables au canton suisse des Grisons, participent de plusieurs ensembles.

Les Alpes occidentales

La chaîne alpine se distingue par une grande netteté. On peut distinguer facilement les grandes unités géologiques. À cela s’ajoute une dominante climatique à la fois océanique et méridionale ; la conséquence réside dans des habitats ruraux plus élevés qu’ailleurs. Cette moitié des Alpes est plus latine que germanique ; si l’on rencontre les Walser jusque dans les vallées méridionales du massif du Mont-Rose, les Rhétoromanches des Grisons illustrent bien de leur côté la latinité alpine, au centre de la chaîne. France, Italie et Suisse, qui convergent au mont Dolent, se partagent les Alpes occidentales. De la Ligurie aux Grisons, le versant interne, regardant vers l’Italie, se dissocie facilement de son homologue, tributaire des bassins versants du Rhône et du Rhin.

Les Alpes Padanes

Deux ensembles se différencient de part et d’autre de la vallée d’Aoste. De la Ligurie au Grand Paradis s’étirent les Alpes du Piémont, tandis que, entre mont Blanc et lac de Côme, les Alpes Pennines et Lépontiennes se partagent entre Suisse et Italie tout en restant tournées vers le bassin-versant du Pô. Entre le col de Cadibona et la Doire Baltée, le versant piémontais est court : 20 km séparent la plaine du sommet du mont Viso (3 842 m). La cause réside dans l’absence de zone sédimentaire, sauf sur une mince épaisseur au niveau de l’Argentera. Roches cristallines et métamorphiques arment l’édifice. Les ophiolites sont responsables du sommet du Viso, relativement élancé tout comme son homologue granitique du Grand Paradis (4 061 m) ; les reliefs de la Stura ou de Dora Maira sont plus lourds à cause des schistes lustrés favorables aux pentes douces. À proximité de la plaine, les torrents dégringolant des hauteurs franchissent par d’authentiques traits de scie les roches vertes ou les schistes cristallins formant un rempart au-dessus du piedmont. Du fait de leur pente, ces torrents (Pô, Maira, Chiusone Cluson) sont dévastateurs à proximité de la plaine, car la muraille fait écran aux perturbations. Les parties basses de ces vallées reçoivent au moins 1 m d’eau par an, alors que l’amont n’en recueille guère plus de la moitié, du fait de la situation abritée, le bassin d’Aoste illustrant bien ce cas. Le bon niveau des températures explique la présence de la châtaigneraie jusque vers 1 000 m, relayée plus haut par le hêtre (parfois jusqu’à 1 600 m). Les secteurs abrités de l’intérieur s’apparentent à une vaste mélézine. Défavorisée par des sols médiocres et par la raideur des pentes, l’agriculture est en pleine décadence : dans la vallée de la Maira, la S.A.U. a diminué de 33% entre 1929 et 1982. Parallèlement, le déclin de la population est impressionnant : sur vingt-deux communautés de montagne, seulement trois affichent un solde démographique positif entre 1861 et 1981. Il s’agit de celles de la périphérie turinoise (Alto Canavese, Valle Ceronda et Casternone, basse vallée de Suse). Ailleurs, les pourcentages du déclin dispensent de tout commentaire : dans sept communautés, ils sont supérieurs à 50% ! Ces vallées sont des foyers d’émigration vers l’agglomération turinoise, mais aussi vers la France, car, jusqu’en 1713, une partie de ces hautes terres appartenait au Briançonnais (république des Escartons) et était francophone. Quelques établissements industriels sont visibles à l’aval des vallées, où la main-d’œuvre est abondante (métallurgie de Suse, roulements à billes de Villar-Perosa, ateliers textiles). Des centrales hydroélectriques, créées pour satisfaire la forte demande de Turin, complètent le tableau. Cela entraîne une urbanisation diffuse en petits centres de contact, dont Suse, qui assure également la fonction de ville de pied de col à la bifurcation des routes du Mont-Cenis et du Montgenèvre, est un exemple. Déclassée une première fois par l’ouverture de la voie ferrée transalpine Paris-Rome, la petite ville au commerce jadis florissant connaît à nouveau le même sort depuis la mise en service de l’autoroute reliant Turin au tunnel du Fréjus. Court-circuitée par le trafic ferroviaire et routier, Suse subit enfin les effets de l’intégration européenne, génératrice d’un alignement des prix des alcools et du tabac italiens sur ceux de l’ensemble de la Communauté... Le poids de la capitale piémontaise apparaît fortement sur le plan du tourisme. Les pentes douces servent de support à d’amples domaines skiables, le plus réputé étant celui de Sestrières, qui bénéficie de la proximité et de la facilité d’accès depuis Turin (ville organisatrice des jeux Olympiques d’hiver en 2006). Plus au sud, les stations modestes de la province de Cuneo totalisent en moyenne 750 000 nuitées par an. Enfin, au nord, les vallées de l’Orco-Soana bénéficient de la proximité du parc national du Grand-Paradis, auquel on accède par une route difficile jusqu’à Ceresole Reale, mais dont la majorité de l’espace protégé depuis 1922 se localise sur le versant valdôtain. La vallée d’Aoste se singularise par sa position au cœur des Alpes occidentales. C’est l’une des régions les mieux personnalisées, dotée d’un remarquable climat d’abri, profondément marquée par le rôle de cordon ombilical tenu par la Doire Baltée et celui de capitale à forte polarisation représenté par la ville d’Aoste. On a ici un des rares cas dans les Alpes où s’observe une adéquation entre unité géographique et entité politique, la région formant une « région autonome ». L’amont correspond au versant padan du massif du Mont-Blanc, Val Veni et Val Ferret donnant une réplique à la haute vallée de l’Arve, Courmayeur résonnant comme en écho à Chamonix. De Villeneuve à Châtillon, le bassin d’Aoste vit sous l’influence de la petite capitale, qui, dès l’époque romaine (Augusta Praetoria), tirait profit de sa position au pied des deux cols du Grand-Saint-Bernard et du Petit-Saint-Bernard. L’agglomération (34 000 hab.) doit son dynamisme à la trilogie administration, industrie et trafic transalpin. Aux portes de la ville se maintient une agriculture qui tire le meilleur parti des aménités du climat (vergers, vignoble). Dans les vallées, le tourisme a pris le relais de manière significative. En rive droite, on pénètre dans le périmètre du parc national du Grand-Paradis. Si le val de Rhêmes et le Valsavaranche ont conservé quasi intact leur paysage sauvage, impressionnant par l’encaissement de l’auge glaciaire, la vallée du Grand Eyvia (val de Cogne) s’est davantage ouverte au tourisme de masse. En rive gauche, les profondes vallées déboulant de la crête des Alpes Pennines connaissent un sort contrasté : Valpelline et val d’Ayas donnent l’impression d’une relative somnolence (qui n’ôte d’ailleurs rien à leur beauté), Valtournenche et vallée du Lys, principalement à l’amont avec Breuil-Cervinia et Gressoney accaparent l’essentiel d’un tourisme sans cesse conquérant. Ici, au pied du Cervin et du mont Rose, ces secteurs en amont de vallée ajoutent à la pratique de l’alpinisme de beaux champs de ski durant l’hiver. Alors que Breuil-Cervinia perpétue sa réputation bâtie autour de l’illustre et symbolique pyramide du Cervin, les deux Gressoney (Saint-Jean et La Trinité) et Issime conservent vivace l’héritage de l’ancestrale colonisation par les Walser : émiettement de l’habitat (1 376 hab. en 104 écarts pour les trois communes), architecture et traditions caractéristiques pérennisent sur ce petit morceau d’adret le témoin le plus significatif de la germanisation du versant sud des Alpes.

À l’aval de Châtillon-Saint-Vincent, la longue gorge débouchant sur le pays de Biella est représentative d’un corridor industriel, associant métallurgie et textile. De plus en plus, l’axe de passage international symbolise la vallée d’Aoste avec le partage du trafic à l’amont de la capitale-carrefour vers les tunnels du Mont-Blanc et du Grand-Saint-Bernard. L’incessant flux des poids lourds matérialise la vocation européenne affichée résolument par Aoste. Le revers de la médaille est l’inévitable déclin de la langue française, conséquence de l’immigration et de l’ouverture de la région tant sur le Nord que sur le Sud. Du val d’Ossola aux portes des Grisons, les Alpes Lépontiennes sont aussi très affectées par les axes transversaux du Simplon et surtout du Saint-Gothard. Elles ont payé un lourd tribut à l’émigration parfois lointaine (Tessinois en Californie). Les vallées secondaires, au pied du mont Rose et au Tessin (Valle Maggia, Onsernone, Verzasca), connaissent des difficultés par suite de l’isolement et du faible développement du tourisme. Dépopulation et vieillissement y sont la règle. Les grands axes de passage profitent peu aux vallées qu’ils empruntent, car on gagne très rapidement les lacs subalpins et l’aire milanaise. À cet égard, Domodossola n’est qu’une très pâle réplique d’Aoste. Bellinzona, capitale du canton du Tessin, s’inscrit déjà dans le contexte urbain et lacustre, espace de transition entre les Alpes et la Lombardie. La région transfrontalière des lacs (Majeur, Lugano, Côme) est débordante d’activité. Elle le doit pour partie à l’industrie et au tourisme (Locarno, Stresa, Lugano, Côme), mais elle est de plus en plus en compromis entre l’arrière-pays récréatif de la Lombardie et le balcon ensoleillé d’une bonne partie de la Suisse et de l’Allemagne. Autant les vallées secondaires tessinoises semblent isolées du reste de la Confédération, autant les rivages insubriens paraissent indissociables de l’ubac alpin. Ces rivages italo-suisses, réchauffés par les lacs au point que croissent des oliviers et que les îles Borromées offrent un jardin exotique, sont synonymes d’oasis de sérénité, de beauté et de richesse entre l’âpreté naturelle de la montagne et le frénétique essor économique lombard. L’ombre de Milan s’intensifie tellement qu’on rattache à ce secteur les Alpes Bergamasques et la Valteline. Entre la coupure issue de la faille insubrienne et la plaine du Pô, les premières constituent une entité longtemps identifiée par la pauvreté malgré une population réputée énergique : comme les vallées piémontaises, ces régions déshéritées ont été une terre d’émigration. Cependant, par essaimage de l’influence économique milanaise, depuis quelques années la tendance s’inverse et des implantations industrielles s’opèrent à partir de la ville relais de Bergame. On ajoutera à ces activités la station thermale de San Pellegrino. La vallée de l’Adda (Valteline) s’inscrit entre les Alpes Orobie et le massif de la Bernina. Plaine alluviale oblongue et basse, ourlée de vastes vignobles sur l’adret, la partie aval est marquée par une urbanisation intense se focalisant sur la dynamique capitale provinciale de Sondrio. Les cultures autant que les implantations industrielles sont de plus en plus sous la dépendance milanaise ; à l’amont de Tirano, par contre, on pénètre dans un contexte où la nature montagnarde s’impose et s’assimile déjà au monde des Alpes orientales.

Le versant interne des Alpes occidentales associe des particularismes très affirmés à des caractères communs relevant de son italianité fortement conditionnée par la métropole milanaise et par le pôle turinois, qui irradient jusqu’à l’amont des vallées, bien au-delà de la frontière lombardo-tessinoise. C’est sous l’aspect d’un vaste hinterland en amphithéâtre qu’il faut appréhender ce grand adret.

Les Alpes du Sud françaises, méditerranéennes et duranciennes

Traditionnellement, on place dans les Alpes françaises une coupure, qui, du sud du Vercors jusqu’au col du Montgenèvre, oppose Alpes du Nord et Alpes du Sud. En fait, il existe un espace transitionnel qui s’impose comme une zone charnière.

Cet ensemble associe deux familles de montagnes : hautes à l’est, basses et confuses à l’ouest et au sud ; au milieu de ces dernières s’interpose le val de Durance. Un élément majeur d’unité est l’influence climatique méditerranéenne, reconnaissable à la sécheresse estivale. Les Préalpes calcaires constituent la partie la plus étendue, la plus sauvage et la plus dépeuplée. Nulle part, la déprise rurale n’apparaît aussi accentuée. Monde âpre mais d’une singulière beauté que renforce l’ardente luminosité méditerranéenne, ces massifs cloisonnés ont un avenir incertain, même si localement se remarque un renouveau de l’élevage ovin et si les résidences secondaires, souvent issues de ruines achetées à bas prix et restaurées, se multiplient au même rythme que les nationalités de leurs propriétaires. Autrefois, le binôme céréaliculture-élevage définissait ces terres défavorisées. S’y ajoutaient des productions locales (lavande ou clairette de Die). L’élevage des agneaux gras, dits de Sisteron, s’est concentré et rationalisé (val de Durance, haute Tinée), cela accentuant l’émigration. Le tourisme existe ponctuellement du fait des apparitions modestes du ski (Gréolières, val d’Allos), de la réputation des paysages (canyon du Verdon) ou des côtés artistiques (faïences de Moustiers-Sainte-Marie). Plus avantagée, la haute montagne sud- et maralpine incorpore le flanc occidental de l’Argentera. S’en échappent trois vallées principales (Roya, Tinée et Vésubie) traversant l’ensemble par un chapelet de gorges et de bassins, formant d’authentiques microcosmes intramontagnards. Terre d’émigration également, cet arrière-pays bénéficie aujourd’hui de la clientèle du littoral azuréen et de l’essor du tourisme d’hiver, qui a redynamisé d’anciennes stations (Auron) et créé, grâce à des capitaux anglais, Isola 2000. Plus au nord, quatre « pays » à l’identité très affirmée prolongent la haute montagne : Briançonnais, Embrunais, Queyras et Ubaye sont le domaine des nappes de charriage, schistes, flyschs et autres marnes noires oxfordiennes. D’où un relief complexe, à l’origine de situations climatiques d’abri ainsi que de particularismes très forts.

La localisation de ces hautes terres dans un angle mort explique que les pluies soient peu abondantes. Le soleil permet à la forêt d’atteindre les altitudes les plus hautes de tout l’arc alpin (2 300 m) ; sur les amples adrets, les hommes ont pu fixer leur habitat à des niveaux peu communs (Saint-Véran-en-Queyras, 2 040 m). L’élevage bovin et ovin se maintient, comme les cultures céréalières, très localement en montagne (bassins de Ceillac, d’Arvieux), un peu mieux dans la haute vallée de la Durance, où prospèrent aussi des vergers. En Queyras se perpétue un artisanat voué au travail du bois. Le val de Durance est le cordon ombilical des Alpes du Sud françaises. Par le Montgenèvre s’affirme la vocation de transit européen. Riche région agricole qui profite d’un aménagement hydraulique réalisé à l’aval de la retenue de Serre-Ponçon, la vallée donne l’impression d’un ruban de prospérité qu’attestent des productions renommées (poires, pommes) et de petites cités actives à la population croissante (Sisteron, Laragne-Montéglin, Manosque et Gap, la plus grande ville des Alpes du Sud, 38 000 hab.). Présente à Saint-Auban, l’électrochimie a fait naître le seul petit pôle industriel de la région, un peu aux dépens de Digne.

Terre de contrastes, voire de contradictions, les Alpes du Sud restent néanmoins une région à problèmes, d’autant que s’accentuent les disparités avec leurs homologues du Nord, qu’elles rejoignent par plusieurs « pays » de transition.

Entre Alpes du Sud et Alpes du Nord, un chapelet de pays de transition

Passant d’un versant à l’autre, c’est graduellement que l’on quitte le Sud, progressivement que l’on gagne le Nord. Bochaîne et Trièves dans un cas, Gapençais, Champsaur-Beaumont en second lieu, haute Guisanne-haute Romanche, enfin, forment des binômes transfrontaliers participant des deux ensembles tout en affirmant leur originalité. S’ajoutent des bizarreries d’ordre administratif : une petite partie de la haute vallée du Buëch appartient au département de la Drôme, Champsaur et haute Romanche s’inscrivent dans celui des Hautes-Alpes. Ne constate-t-on pas, tel un point d’orgue, que le versant sud de la Meije regarde vers Grenoble alors que son versant nord est tourné vers Marseille ! Ces entités géographiques, à cheval sur deux versants, se singularisent par l’aspect composite de leur économie. L’élevage bovin, caractéristique des Alpes du Nord, apparaît déjà dans le Bochaîne, mais l’élevage ovin et caprin, typique des « Alpes de Lumière », est très présent en Trièves. Le complexe touristique qui, de Briançon au Monêtier, fait de la vallée de la Guisanne un gigantesque village-rue annonce par les infrastructures et leur fréquentation les usines à skieurs de la Savoie olympique. Le « pays » fortement rural autour de La Grave et du Villar-d’Arène conserve bien des traits « sudistes ». On pourrait en dire autant du Valbonnais et du Valgaudemar, mais ici la présence de la haute montagne cristalline et la coupure que crée le Sillon alpin méridional révèlent que l’on a pénétré dans un domaine où les massifs répondent à un ordonnancement rigoureux : on a franchi le pas entre la fantaisie et l’ordre, on est bien ainsi parvenu dans les Alpes du Nord !

Les Alpes du Nord, en France

Du Vercors au Chablais, du Pelvoux au massif du Mont-Blanc, quatre ensembles parallèles donnent à la montagne un aspect aéré, les vallées, profondes et le plus souvent larges, étant disposées comme un canevas. L’ouest du croissant montagneux est symbolisé par cinq massifs préalpins : Vercors, Chartreuse, Bauges, Bornes, Chablais-Giffre, qui comportent beaucoup d’éléments d’unité, mais autant d’aspects les différencient. Dominant l’avant-pays, ils s’achèvent par d’impressionnantes parois calcaires. L’intérieur de ces bastions d’altitude moyenne révèle des surprises. Issus de styles de plissements différents parce que ayant évolué comme des unités distinctes, ces massifs peuvent être une réplique du Jura pour la régularité des plis et la conformité du relief par rapport à la structure (Vercors) ; ils peuvent représenter un archétype du relief inversé (Chartreuse) ou offrir des vastes aires charriées (Chablais-Giffre). Ils sont en outre originaux par leur humidité abondante du fait de l’effet d’écran que les escarpements opposent aux perturbations océaniques. Il ne faut pas sous-estimer le rôle de la latitude et de la position géographique, de plus en plus continentale vers le nord-est. L’altitude, souvent trop basse pour garantir un bon enneigement, se combine à la latitude et aux redoux très fréquents.

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Cette forte hygrométrie génère l’herbe et l’arbre. Les taux de boisement dépassent 60% et l’élevage laitier est de plus en plus omniprésent en gagnant les confins helvétiques. On mentionnera la célébrité du reblochon des Aravis pour illustrer la réussite en matière d’économie agricole. La présence de forêts est à l’origine des scieries, d’un artisanat (tournerie) et d’une industrie (cuisines intégrées) qui animent de petits centres (Thônes, Taninges). D’été ou d’hiver (mais dans ce cas avec des fortunes disparates), le tourisme est répandu depuis longtemps. D’abord lié au climatisme (Villard-de-Lans) avant d’être synonyme de grandes stations de ski réputées (La Clusaz, Morzine-Avoriaz), il s’identifie souvent au « tourisme doux », trouvant un bon support dans les parcs naturels régionaux du Vercors et de la Chartreuse. Par ses orientations et la clientèle qu’il appelle, il se situe dans une tout autre optique que celle des hautes montagnes internes.

L’Est correspond aux Grandes Alpes, regroupant massifs centraux cristallins et zone intra-alpine. L’épine dorsale cristalline, continue du Pelvoux au massif du Mont-Blanc, immortalise la haute montagne, imposante par ses altitudes (mont Blanc 4 807 m, Écrins 4 103 m), ses dénivellations et sa parure de glaciers. Dans les secteurs moins élevés, la vie pastorale se maintient grâce à la réputation de certaines productions (fromage de Beaufort), mais, dans la plupart des cas, elle a dû céder face au développement d’un tourisme partagé en une saison de l’alpinisme et de la randonnée (pays du Mont-Blanc, massif des Écrins ) et une saison de ski (l’Alpe-d’Huez, les Deux-Alpes, le val de Chamonix). Le Beaufortain se désolidarise par un « tourisme doux » qui le met en parallèle avec le Tyrol autrichien. Dans les parties basses des vallées, l’industrie occupe le peu d’espace disponible (val de Livet) mais, comme le tourisme, est loin de connaître le développement que l’on rencontre plus à l’est.

La zone intra-alpine s’inscrit dans le complexe des nappes de charriage ; le climat acquiert une luminosité déjà méridionale par la position d’abri. Ici, la civilisation rurale connaît la concurrence du tourisme après avoir dû affronter l’essor industriel, lié aux sites favorables aux hautes chutes pour la production hydroélectrique et avantagé par la fonction d’axe de transit transalpin (Maurienne). Au-dessus du chapelet des usines s’étend, entre Maurienne et Tarentaise, la plus forte concentration de stations de sports d’hiver des Alpes, près du premier parc national français, la Vanoise. De Tignes à Courchevel, des Arcs à Valmorel, de Val-d’Isère à Valfréjus, les toponymes se rassemblent en une « Savoie olympique ». Plus que les autres vallées, la Tarentaise a su saisir une opportunité conjoncturelle propre à la France à la fin du dernier conflit mondial : la valorisation de l’or blanc, voulue comme une entreprise de prestige dont le dessein était de rendre à un pays traumatisé par la guerre et par l’épisode de la décolonisation des sujets de fierté provenant de l’Hexagone lui-même, a été perçue par les Tarins comme une occasion exceptionnelle. De Paris provient une impulsion centralisatrice visant à donner à la nation une place de choix dans le carrousel alpin du tourisme de neige. Jouant le jeu, les autochtones ont assisté et participé ainsi à la déstructuration d’un équilibre ancestral aboutissant à la constitution d’une gigantesque scène capable d’accueillir le plus grand cirque blanc du monde.

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Industrie, tourisme et circulation expliquent l’essor des petites villes : Saint-Jean-de-Maurienne, à la confluence de la vallée de l’Arc et du pays d’Arves, Moûtiers, à la croisée des chemins de l’X tarin. Mais le développement du tourisme n’a pas totalement gommé les marques du passé. En Maurienne et en Tarentaise abondent, hors des sentiers battus, les villages perpétuant les traditions (Bonneval) ; les églises baroques (Montgellafrey, Termignon, Aussois) attestent que cette terre tournée vers l’avenir sait rappeler qu’elle a été un berceau de l’art dans les Alpes. Du col Bayard à la haute vallée de l’Arve, le Sillon alpin est la dépression longitudinale la plus basse de toute la chaîne ; s’y greffent les quatre cluses préalpines de Voreppe, Chambéry, Annecy et du Faucigny, portes d’entrée de la montagne. La Matheysine et le val d’Arly se distinguent par des altitudes plus élevées. D’authentiques plaines intramontagnardes s’offrent au regard : cluses, Grésivaudan, combe de Savoie et bassin de Sallanches conservent une agriculture rémunératrice (culture du maïs, arboriculture fruitière et élevage laitier). Ces plaines sont des rubans industriels, particulièrement les cluses de l’Arve (décolletage) et de Voreppe, l’aval du val d’Arly (aciéries d’Ugine) et la rive gauche du Grésivaudan où se multiplient les papeteries ; le bas Drac a fixé un puissant complexe chimique autour de Jarrie. Cette industrie est indissociable de villes telles que Cluses, Annecy ou Albertville, hissée au rang olympique depuis les Jeux d’hiver de 1992 ; elle bénéficie de l’intense trafic que génèrent ces voies de passage vers l’intérieur de la montagne en direction du sud et de l’Italie. Il faut mettre à part Grenoble, la plus grande agglomération des Alpes (450 000 hab.), celle qui connaît le développement le plus spectaculaire. La préfecture de l’Isère est à l’image du massif dont elle est la capitale, à ce point typiquement représentative de cette montagne que tout ce qui existe dans les Alpes du Nord, tout ce qui intéresse leur vie a son écho à Grenoble quand ce n’est pas son centre de commandement. Par le rayonnement de ses multiples activités, Grenoble donne l’image d’une ville de province qui a tissé son propre réseau, en dehors de Paris et même de Lyon. Elle doit à sa position de carrefour une vocation de métropole régionale, et il est permis de parler d’un « miracle grenoblois », car les conditions naturelles ne sont pas particulièrement propices à un tel épanouissement. Ville ordinaire en 1950, Grenoble est aujourd’hui une nébuleuse urbaine que sa dynamique entraîne vers un accroissement constant, tandis que la géographie physique assure la conservation d’un environnement imposant. Remarquable réussite de l’économie française, Grenoble n’a jamais perdu les paris qu’elle a continuellement pris sur l’avenir.

Riches par leur diversité, les Alpes françaises voient leur rôle s’accroître dans le cadre national alors qu’elles n’en occupent qu’un espace situé sur les marges. Plus prégnant apparaît le poids des Alpes en Suisse, où elles correspondent à trois cinquièmes de la superficie fédérale.

Rhodaniennes et rhénanes, les Alpes du Nord en Suisse On les subdivise en deux ensembles de part et d’autre du grand sillon longitudinal que l’on suit de Martigny à Coire.

Au nord de l’axe Rhin antérieur-haute Reuss-Rhône valaisan, on a une mosaïque de massifs. De la cluse du Rhône au Kandertal, les hautes montagnes calcaires offrent un aspect heurté, du fait de la majesté de leurs parois vertigineuses (Wildstrubel, Diablerets, Wildhorn). En avant de ces forteresses se développent des vallées amples et peuplées où élevage bovin et tourisme forment une parfaite synergie. En marge des Préalpes se distinguent le pays d’En-Haut et la Gruyère, à l’intérieur se singularise le Simmental, célèbre par sa race bovine. Le tourisme est indissociable de lieux célèbres : Leysin, accroché sur son adret, bénéficie d’un air si pur que le climatisme correspond à sa réputation première ; Gstaad, la station de montagne la plus huppée au monde, réalise une harmonie si réussie entre la nature et l’aménagement que le paysage qui en résulte incarne, au meilleur sens du terme, la Suisse des cartes postales, tant il regroupe les composantes de l’image traditionnelle que l’on se fait du pays. Du Kandertal à l’Oberhasli (haute vallée de l’Aar), on pénètre dans les hautes terres de l’Oberland bernois ; cristallines (Jungfrau, Finsteraarhorn) ou calcaires (Eiger), elles tissent la toile de fond d’un décor qui tire aussi son renom des deux lacs subalpins de Thoune et de Brienz. Prestige des à-pic, glaciers étincelants, célébrité des stations (Interlaken, Wengen, Grindelwald), accessibilité à la haute altitude par le spectaculaire chemin de fer à crémaillère du Jungfraujoch, tout se combine pour faire de ce « pays » particulièrement soigné un petit espace idyllique, l’un des trois pôles essentiels du tourisme helvétique, avec le Valais et les Grisons.

De l’Aar à la Linth, les Alpes uranaises et glaronnaises sont moins élevées et moins touristiques. Elles possèdent une triple fonction : historique, parce que c’est ici (sur la prairie du Rütli dominant le lac des Quatre-Cantons) qu’est née la Confédération, le 1er août 1291 ; industrielle, autour de Glaris, où se maintient le textile ; et passagère le long de l’axe du Gothard, où, au début du XXIe siècle, l’autoroute et la ligne de chemin de fer seront complétées par un tunnel ferroviaire de base réalisant la N.L.F.A. (nouvelle ligne ferroviaire à travers les Alpes), futur cordon ombilical du transport européen, Linthal, Altdorf, Stans, Sarnen sont des petites cités dynamiques qui annoncent l’ambiance du nord-est de la Suisse. Dans les cantons d’Appenzell et de Saint-Gall, les montagnes calcaires ne forment plus qu’un ensemble étroit entre Rhin et avant-pays. Seul le sommet du Säntis (2 502 m) domine fièrement un espace où se multiplient les fermes opulentes (Appenzell) et les usines près de la belle ville de Saint-Gall, blottie autour de sa célèbre abbaye. Un deuxième groupe de massifs, au sud du sillon médullaire, correspond à la chaîne pennine : un peu moins élevée mais plus étendue que le massif du Mont-Blanc, cette échine a acquis sa célébrité grâce au prestige du Cervin (4 478 m), isolé fièrement au-dessus de Zermatt, dont il est devenu l’emblème . Au-delà des sommets et des hauts lieux du tourisme (Saas Fee, Verbier), les vallées adjacentes au Rhône valaisan, particulièrement les vals d’Anniviers et d’Hérens, sont dépositaires d’une économie savante, basée sur l’élevage. Berceaux de pratiques collectives garantes aujourd’hui d’une situation économique stable et saine, lieux de naissance du consortage, Saint-Luc, Vissoie ou Chandolin prouvent que l’économie pastorale est loin d’être un aspect du passé au cœur des Alpes. Marquées par l’érosion glaciaire, ces vallées étaient prédisposées à être barrées, à constituer un réservoir de puissance. C’est chose faite avec l’aménagement hydroélectrique de la Grande Dixence, qui contribue pour une bonne part à l’exportation du courant vers le Mittelland en même temps qu’à l’industrialisation de l’axe rhodanien.

Entre Nord et Sud, les Alpes suisses possèdent une longue dépression intermédiaire. D’altitudes contrastées (de moins de 400 m à 2 431 m) avec des seuils à plus de 2 000 m (Oberalp et Furka), cette gouttière correspond à une déchirure structurale de l’édifice alpin et figure au rang des grands sillons longitudinaux. Au centre, le val d’Urseren illustre le parti que les hommes ont su tirer de conditions naturelles inhospitalières : une auge glaciaire aux multiples couloirs avanlancheux, un encaissement tel que la continentalité y est particulièrement prononcée et que l’ensoleillement hivernal se définit par sa parcimonie. Mais les trois cols (Oberalp, Furka et Gothard), pivot du trafic transalpin et intra-alpin, conjuguent le rôle stratégique et la prédisposition à la circulation : ainsi naît la bourgade d’Andermatt, centre de garnison, gare et cité de pied de col, prouvant que l’adaptation humaine atteint ici un peu les limites du possible. À l’ouest de la Furka, deux ensembles : jusqu’à Brigue, l’auge du val de Conches, terre natale de la civilisation des Walser, est une succession de longs ombilics et de verrous, un chapelet de villages-tas établis à l’abri des avalanches (Oberwald, Münster, Reckingen), vivant pour une part de l’économie pastorale mais où le tourisme connaît un grand succès (Fiesch, Bettmeralp, Riederalp). À Brigue, en contrebas du palais Stockalper, un vaste espace est dévolu aux emprises ferroviaires. Ici commence le Valais central, large corridor remblayé par de puissants apports alluviaux au point que la coalescence des cônes de déjection de l’Illgraben (bois de Finges) a occasionné non seulement une séparation naturelle, mais aussi la limite linguistique entre l’allemand et le français. Les éléments d’une économie prospère s’additionnent : grâce aux bons sols et au climat d’abri, l’agriculture repose sur l’arboriculture fruitière et le vignoble de qualité (à l’aval de Salgesch). Utilisant la production électrique régionale, les usines métallurgiques ou électrochimiques s’égrènent de Viège à Monthey et vont de pair avec les villes (Sierre, Sion, capitale cantonale, et Martigny) ; enfin, le tourisme profite des charmes de l’adret, surtout à Crans-Montana, ou encore des bienfaits des eaux thermales (Loèche-les-Bains).

Les Alpes orientales

On entre ici dans un bloc compact, quadrilatère du piedmont bavarois à la Lombardie-Vénétie et de l’est des Alpes Rhétiques à la plaine pannonienne. Les distances sont considérables : 250 km sur 600. Aucun sommet ne dépasse 4 000 m (le point culminant est le Grossglockner à 3 798 m), mais l’ambiance de montagne, souvent de haute montagne, prévaut presque partout du fait de la continentalité. Cela entraîne le développement des sports d’hiver à des altitudes plus basses que dans les Alpes occidentales. Un élément d’unité est l’appartenance à la civilisation germanique, complétée au sud par les Italiens et au sud-est par les Slovènes. La diversité est liée aux ensembles qu’impose l’architecture de la chaîne. Les massifs calcaires sont de part et d’autre d’une zone médiane où alternent axes cristallins et vallées longues et amples. S’individualise enfin la terminaison orientale de l’arc montagneux, là où convergent Autriche, Italie et Slovénie.

Vallées longitudinales et massifs centraux L’épine dorsale, de l’Ötztal jusqu’aux Tauern, se scinde en deux de part et d’autre du Brenner. C’est le domaine des plus hautes altitudes (Grossglockner, Wildspitze), des vastes glaciers (Pasterze) et des profondes vallées abritées où l’habitat dépasse 2 000 m (Vent : 2 014 m). Le tourisme a fait une entrée fracassante et se répand en grandes stations (Bad Gastein) ou en une nébuleuse de petits centres (Stubaital, Tauern). On considère l’Ötztal comme représentatif du « modèle autrichien » : d’Ötz à Obergurgl, les villages coquets, sont des lieux de villégiature et s’adjoignent des domaines skiables de haute altitude ouverts en été (Rettenbachferner, Tiefenbachferner). Ce paysage si soigné n’a d’égal que celui de la Suisse alpestre, mais, plus que d’un modèle, il s’agit ici d’un cas, celui d’une région vivant de tradition comme un arrière-pays de toute l’Allemagne bien plus que comme un terrain de jeu pour les Autrichiens. Il est significatif que le tourisme ne se soit pas développé aux dépens de l’économie pastorale ou de l’artisanat. L’Inntal voit s’opposer, entre l’Arlberg et la cluse de Kufstein, deux secteurs de part et d’autre du petit carrefour de Landeck. L’amont est un domaine où l’économie pastorale cohabite avec le tourisme (Sankt-Anton). L’aval, large, abrité, soumis au réchauffement que procure le föhn, s’inscrit dans le contexte des grandes plaines de la montagne possédant une agriculture intensive (arboriculture fruitière, maïs), ainsi qu’une industrie variée bénéficiant des aménagements hydroélectriques intégrés (Sellrain-Sils). Une polarisation s’exerce à partir d’Innsbruck. Deux fois moins peuplée que sa ville jumelle, Grenoble, la capitale du Tyrol (plus de 200 000 hab. dans l’agglomération), dont l’essor est lié à la volonté des Habsbourg qui étaient conscients de l’intérêt stratégique de sa position géographique au pied du Brenner, est moins marquée par l’industrie mais bien plus par la fonction tertiaire que son homologue dauphinoise. Ville olympique en 1964, elle est devenue le pôle d’attraction d’un espace relativement restreint, du Patscherkofel au Stubaital, remarquablement desservi par route et par rail. Capitale de Land, siège d’une université renommée, Innsbruck rayonne sur un arrière-pays passablement morcelé.

Plus à l’est, les vallées présentent plusieurs petites unités : pays de Kitzbühel, Pinzgau, Pongau, vallée de l’Enns. Le sillon de la Salzach offre à l’amont (Pinzgau), une réplique du haut Inntal : élevage et exploitation forestière s’associent à un développement prometteur du tourisme autour de Zell am See. À l’aval, le Pongau rappelle le bas Inntal par l’intensité du trafic et la place qu’y occupe encore une agriculture de plaine. Plus réduit, le val de l’Enns conserve une forte ruralité, et le tourisme y est modeste, contrairement à ce que l’on rencontre dans les vallées du Sud.

Les vallées méridionales apparaissent comme une sorte de puzzle dans lequel on peut dégager néanmoins trois ensembles. Au nord-est s’allonge, jusqu’au col du Semmering (985 m), le sillon Mur-Mürz. Tandis que le cours de la Maur n’est qu’une succession de bassins, le sillon de la Mürz présente davantage d’unité. Tous deux sont très caractéristiques de la province de Styrie, où l’agriculture conserve ses droits et sa prospérité, en harmonie avec une industrie diverse : textile à Knittelfeld, mécanique à Mürzzuschlag, et même sidérurgie, grâce au minerai de l’Erzberg, à Donauwitz. Ces activités font que la population continue de croître, alors que le tourisme conquiert la clientèle de l’agglomération viennoise, pour qui ces vallées deviennent une aire de loisirs de proximité. Au contact des Alpes Noriques et Carniques, les vallées de la Drave et du Gail se réunissent dans le graben de Klagenfurt. Si l’agriculture connaît des difficultés, le tourisme, lui, se cristallise autour des lacs (Milstatt, Wörth). Il s’agit également d’un tourisme de proximité, dont la clientèle provient du binôme urbain Klagenfurt-Villach. C’est de plus en plus la fonction de passage qui symbolise ce « pays » dont Villach est le pôle-carrefour ferroviaire au centre d’un X (axes Milan-Vienne et Salzbourg-Ljubljana). Villach a longtemps pâti d’une frontière fermée (Autriche-Yougoslavie), suivant la crête des Karawanken. L’accession récente de la Slovénie à l’indépendance politique est porteuse d’espoir en tant qu’elle ouvre sur le monde alpin une région de montagnes que tout rattache à lui. Plus à l’ouest, entre les massifs de l’Ötztal et de l’Ortler, le haut val Venosta voit alterner verrous et ombilics encombrés de puissants cônes de déjections. Ensoleillée, peu arrosée, la haute vallée de l’Adige fait figure d’oasis associant activité pastorale et agriculture intensive (maïs, vigne, arbres fruitiers). Le climat est à l’origine du succès de Merano, alors qu’à l’amont le passé romanche et germanique sert de support à un tourisme davantage culturel (Castello di Coira, Burgusio).

La simplicité n’est pas la vertu première des massifs et vallées qui se rassemblent au cœur des Alpes orientales. Plus facile à appréhender sont les unités calcaires qui les arment de chaque côté.

Alpes et Préalpes calcaires

Alors qu’au sud le calcaire colonise une vaste étendue que se partagent Italie et Slovénie, au nord les massifs sont plus étroits et se résument en des Préalpes austro-allemandes.

Les Préalpes calcaires du Nord se dressent comme une barrière calcaire imposante, malgré des altitudes absolues relativement modestes. Les Alpes bavaroises sont la plus petite entité géographique de l’arc montagneux, mais peuvent être subdivisées en trois secteurs que délimitent le Lech et l’Inn. À l’Ouest, les alpes de l’Allgäu sont les moins élevées (Mädelegabel, 2 649 m). Passablement morcelées, elles offrent un paysage adouci, associant de vastes secteurs herbagers, où l’élevage est omniprésent, à de belles étendues de forêts que l’on peut voir se mirer dans les lacs d’origine glaciaire. Aux alentours de Füssen se dressent les deux célèbres châteaux de Hohenschwangau et Neuschwanstein , dominant l’Alpsee, où Richard Wagner trouva l’inspiration pour composer La Walkyrie.

Alpes romantiques, artistiques... C’est aussi le fait du tiers central, entre Lech et Inn, où le tourisme est devenu l’activité principale autour du binôme Garmisch-Partenkirchen-Mittenwald, au pied de la Zugspitze (2 963 m). La proximité de la métropole munichoise garantit en toute saison une abondante clientèle, tout comme dans le tiers oriental.

Devenu bavarois en 1810, le pays de Berchtesgaden est blotti en contrebas d’un gigantesque cirque de parois calcaires dominées par les solitudes karstiques du Watzmann (2 714 m) et de la Steinernes Meer. Là encore, le contraste est saisissant entre la verticalité des abrupts et les plans d’eau lacustres (Königsee). Au réservoir de clientèle munichois s’ajoute la proximité de Salzbourg. Bien plus étendues apparaissent les Préalpes autrichiennes. Tout à l’ouest, le Vorarlberg est un pays de transition. Land de la république d’Autriche, il présente tous les aspects d’une apophyse de la Suisse. Ses montagnes humides sont vouées à l’élevage, tandis que les cultures se regroupent dans les fonds de vallée, réchauffés par le föhn. Hydroélectricité et industries occupent le bas Montafon et l’espace périurbain de Feldkirch, Dornbirn, Bludenz ou Bregenz, gravitant autour du pôle transfrontalier du Rheintal et des rives du lac de Constance.

Les Alpes calcaires tyroliennes continuent en Autriche le rempart bavarois. Montagnes sauvages alternent avec vallées ou seuils peuplés. Le tourisme est en pleine expansion autour de Seefeld im Tirol, la plus grande aire de ski nordique en Autriche.

L’arrière-pays de Salzbourg est cloisonné, moins touristique sauf sur les rivages lacustres (Attersee, Traunsee). Il s’agit avant tout d’un hinterland récréatif, tout comme, plus à l’est, les Alpes d’Eisenerz ou du Hochschwab, qui entrent complètement dans l’orbite viennoise, permettant à la petite cité de Mariazell d’ajouter le tourisme aux traditionnels pèlerinages. À la configuration en longueur des Alpes et Préalpes du Nord s’oppose la compacité des massifs méridionaux. De grandes failles attestent d’une tectogenèse cassante et génèrent des axes de passages fréquentés (seuil de Tarvis). Peu de secteurs des Alpes sont aussi connus que les Dolomites . En aucun autre endroit n’apparaît avec tant de netteté un millefeuille calcaire et dolomitique si épais. Le creusement glaciaire a évidé les soubassements peu résistants, ce qui rend encore plus majestueuses les parois (Tre Cime di Lavaredo, Gruppo di Sella). Espace de rêve pour l’escalade, les Dolomites ont tiré un grand profit des jeux Olympiques d’hiver de 1956, à Cortina d’Ampezzo. Cette station n’a plus aujourd’hui le monopole dont elle a joui : en Val di Fassa (Canazei) et dans le pays ladin du Val Gardena (Ortisei), on assiste à un essor spectaculaire des activités de loisirs, facilitées par l’accès que procure le corridor Adige-Isarco.

C’est l’un des axes majeurs du transit européen dans les Alpes. Du Brenner à Vérone, il s’agit d’un couloir dynamique par son agriculture intensive sur les sols alluviaux ou sur les cônes de déjections (arboriculture fruitière, viticulture) et par son industrie diversifiée. Les flux trouvent deux relais à Trente et à Bolzano, capitale de la région autonome du Tyrol du Sud, où l’une des originalités est le fort pourcentage de population germanophone. Fier de ses contrastes, le Haut-Adige, jadis balcon ensoleillé de l’Empire, aujourd’hui arrière-pays alpin et germanophone de l’Italie, symbolise la vocation européenne des Alpes, que l’on retrouve dans les régions qui terminent l’arc au contact de la Pannonie et du monde dinarique.

La terminaison orientale de la chaîne des Alpes

Du seuil du Semmering aux Alpes slovènes s’étend un espace transfrontalier, triplex confinum au point de concours de plusieurs mondes. Patchwork en miniature de tout le contexte alpin, cette région a pour trait d’union la montagne, mais aussi un rôle croissant des villes (Ljubljana, Graz, Maribor). À la charnière entre Alpides et Dinarides, culminant au Triglav à 2 863 m, les Alpes slovènes participent de plus en plus au mouvement conquérant du tourisme (villégiature autour du lac de Bled, sports d’hiver à Kranjska Gora). Rubans agricoles et industriels, les vallées (Drave, Save) sont partie prenante dans le dynamisme général qui profite également de l’extension des zones d’influence d’Udine et Trieste.

Sans avoir la majesté, le prestige ou la renommée de leurs homologues de l’Ouest, les Alpes orientales, par leurs différences et leurs multiples originalités, sont un monde attachant.

Reste qu’une synthèse semble difficile à trouver. C’est dans les Alpes Rhétiques, presque parfaitement calquées sur le canton suisse des Grisons, espace unique en son genre, à cheval entre Ouest et Est et entre Nord et Sud qu’on la rencontre. « Pays des cent cinquante vallées », les Grisons peuvent représenter une bonne synthèse des Alpes. De part et d’autre de la ligne lac de Constance-lac de Côme, vaste comme un sixième de la Suisse, mitoyen avec trois autres nations (Liechtenstein, Autriche, Italie), parlant trois langues (allemand, italien, romanche), dirigeant ses eaux vers trois mers (mer du Nord, mer Noire, Adriatique), le canton des Grisons représente une sorte d’État dans l’État, de Suisse dans la Suisse, mais surtout un incomparable résumé de ce que sont les Alpes. Rien ne manque à l’appel : massifs cristallins, montagnes calcaires, extension démesurée des schistes lustrés, empilement excessif des nappes de charriage, ombilics aménagés en polders (Domleschg), gorges redoutables (Via Mala), longs berceaux en altitude (haute Engadine), glaciers saisissants (Morterratsch), corridor agricole, industriel, urbain (Rheintal), stations touristiques de réputation mondiale (Davos, Saint-Moritz), espace aménagé en parc national, vallées isolées où se perpétuent paysage et traditions des Walser (Safiental), en même temps que l’habitat permanent le plus élevé des Alpes (Juf, 2 133 m), axes de passage unissant l’Allemagne à l’Italie (San Bernardino). Ce pays, où l’on a cru voir les « Balkans de la Suisse », impressionnante mosaïque du monde alpestre, est une étonnante synthèse. De Disentis à Poschiavo ou de Landquart à Scuol par le réseau des chemins de fer rhétiques, de Müstair à Coire par la route, on n’y compte pas la distance en kilomètres ou en temps de trajet, mais en nombre de cols à franchir, tant le cloisonnement y paraît exacerbé. À tel point que nulle part ailleurs la notion de cellule intramontagnarde ne peut être aussi authentique. Pays d’exception avec ses fermes walser en bois sombre, ses maisons engadinoises aux minuscules fenêtres ornées de petits rideaux de dentelle, mais dont les façades possèdent fréquemment un oriel, ou encore ses palazzi d’influence florentine évoquant l’époque florissante du trafic muletier transalpin, ces hautes terres pas comme les autres, bien polarisées sur Coire, la capitale (qui regroupe un Grison sur cinq), illustrent l’alliance de la tradition et du renouveau en offrant un magnifique condensé des Alpes, plus que jamais trait d’union, plus que jamais heartland en même temps qu’hinterland, plus que jamais au cœur de l’Europe.

Henri ROUGIER

Bibliographie indicative

Études générales sur l’ensemble de l’arc alpin Les Alpes, ouvr. coll. publ. à l’occasion du XXVe congrès de l’Union géographique internationale, 1984 P. GABERT & P. GUICHONNET, Les Alpes et les États alpins, coll. Magellan, P.U.F., Paris, 1966 P. GUICHONNET dir., Histoire et civilisation des Alpes, 2 vol., Payot-Privat, Lausanne-Toulouse, 1980 P. VEYRET, Les Alpes, coll. Que sais-je ?, P.U.F., 2e éd. 1978 P. & G. VEYRET, Au cœur de l’Europe : les Alpes, Flammarion, Paris, 1967. Études régionales ou thématiques J. BILLET, Le Tessin, un versant méridional des Alpes centrales, Allier, Grenoble, 1973 R. BLANCHARD, Les Alpes occidentales, 13 vol., Arthaud, Grenoble, 1938-1956 ; Les Alpes et leur destin, Fayard, Paris, 1959 L. FRESCHI, « Le Haut-Adige-Tyrol du Sud : autonomie et développement », in Cahiers de l’Alpe, Grenoble, 1989 J. HERBIN, Le Tourisme au Tyrol autrichien, Grenoble, 1979 B. JANIN, Le Val d’Aoste, tradition et renouveau, Musumeci, Aoste, 4e éd. 1991 R. LIVET, Provence, Alpes, Côte d’Azur. Atlas et géographie de la France moderne, Flammarion, 1977 J.-B. RACINE & C. RAFFESTIN, Nouvelle Géographie de la Suisse et des Suisses, 2 vol., Payot, 1990 H. ROUGIER, Les Hautes Vallées du Rhin, Ophrys, Gap, 1980 ; Promenades en Savoie et Haute-Savoie, Trajectoire, Malzéville, 1991 ; Découvrir l’Isère, Horvath-Le Parc, Lyon, 1991 H. ROUGIER et al., Histoire et civilisation du Dauphiné, 2 vol., ibid., 1992 H. ROUGIER & A. L. SANGUIN, Les Romanches, ou la Quatrième Suisse, P. Lang, Berne, 1991 A. L. SANGUIN, La Suisse, essai de géographie politique, Ophrys, 1983 P. & G. VEYRET, Les Alpes du Nord. Atlas et géographie de la France moderne, Flammarion, 1979. Revues géographiques spécialisées Revue de géographie alpine, Grenoble Méditerranée, Aix-en-Provence Géographica Helvetica, Zurich.


III/ PYRÉNÉES

Plan de la partie 1. Les milieux physiques 2. Géographie humaine Les communautés de vallée Élevage et polyculture Déclins et mutations Bibliographie

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La chaîne des Pyrénées s’étend sur près de 450 km, du golfe de Gascogne au golfe du Lion ; mais c’est de la basse Provence aux chaînons de la région espagnole de Santander que se développe l’édifice pyrénéen, au sens géologique du terme. Sur plus de 900 km, on observe en effet ici, schématiquement allongé d’ouest en est, un même faisceau montagneux qui associe des terrains mésozoïques et cénozoïques à des formations anciennes. Ces dernières étaient déjà agencées, au moins depuis l’orogenèse varisque (hercynienne), en un substrat plissé à caractère de croûte continentale. Ce substrat affleure en un certain nombre de massifs « anciens » pyrénéens ; il constitue, de part et d’autre des Pyrénées, le tréfonds de bassins sédimentaires (Aquitaine, Èbre) qui relèvent des cratons européen et ibérique. Vers l’est, le devenir de l’édifice pyrénéen qui est partiellement repris dans le système plissé alpin est difficile à suivre sous les eaux de la Méditerranée nord-occidentale. Vers l’ouest, cet édifice se prolonge dans l’étroit plateau continental nord-espagnol ; il y est sectionné de façon abrupte et presque en ligne droite, sur sa marge nord, par les profondeurs océaniques du golfe de Gascogne.

Les Pyrénées au sens strict englobent des milieux géographiques contrastés. Du point de vue physique, on oppose facilement les Pyrénées méditerranéennes sèches (versant sud drainé par les affluents de l’Èbre ; partie orientale : bassins de l’Aude, de la Têt, du Tech, du Ter) aux Pyrénées atlantiques humides (versant nord drainé par les petites rivières du Guipúzcoa, l’Adour et la Garonne). Du point de vue social, les Pyrénées ressortissent à deux économies différentes : celle de l’Espagne au développement rapide mais tardif, celle de la France, industrialisée plus tôt mais pour qui les Pyrénées sont à huit cents kilomètres des foyers d’animation et de décision.

1. Les milieux physiques

Les Pyrénées humides comprennent tout le versant nord à l’ouest de la vallée de l’Ariège. Elles portent un manteau végétal continu qui ne s’ouvre que sur les hauts sommets au-dessus de 2 500 m. L’étage collinéen de chênaies avec châtaigniers est surmonté par les hêtraies de l’étage montagnard dans lesquelles apparaît le sapin à l’est de la vallée d’Aspe. Les derniers arbres en altitude sont les pins à crochets, les pins sylvestres ne peuplant que les fonds de quelques vallées plus sèches (Aure, Aran). Cette végétation ombrophile bénéficie de précipitations abondantes, plus de 3 m par an autour du pic d’Anie, mais le manteau neigeux est irrégulier et fluctuant au cours de l’hiver à cause de l’altitude modérée et de la basse latitude (430 N.). Les glaciers pyrénéens sont donc petits et peu nombreux (Balaïtous, 3 146 m ; Vignemale, 3 298 m ; massif de Gavarnie ; Gours Blancs ; Maladetta, 3 410 m). Mais les débits spécifiques des rivières sont abondants (de 35 à 45 l/s/km2) et réguliers, les hautes eaux de printemps totalisant la fusion nivale et les pluies maximales d’avril-mai. L’englacement quaternaire a été beaucoup plus étendu : il a marqué de petits sommets du Pays basque (Ahadi, 1 453 m), modelé en cirques aujourd’hui lacustres les Pyrénées centrales, élargi quelques belles auges (bas Ossau, vallée d’Aure, val d’Aran, val d’Ariège) et laissé ses moraines en contact avec le piémont (Arudy, Lourdes, Montréjeau, Foix). Cependant, l’aération du relief pyrénéen est loin d’avoir été aussi poussée que dans les Alpes. Faute de puissants courants glaciaires, il y a peu de cols de diffluence à moyenne altitude et l’on trouve plus de gorges pittoresques que de larges vallées au parcours facile.

C’est encore plus vrai pour les Pyrénées sèches qui correspondent au versant sud, deux ou trois fois plus large que le nord, et au tiers oriental de la chaîne. Ici l’empreinte glaciaire quaternaire a marqué seulement la haute montagne, dont les massifs granitiques recèlent de beaux ensembles lacustres (Maladetta, Encantats, Carlit), mais les langues de vallées ne dépassaient pas 20 ou 30 km de longueur. Aujourd’hui ce milieu, caractérisé par la sécheresse, est peuplé de chênes verts jusque vers 800-1 000 m d’altitude et souvent par un matorral buissonnant plus ou moins dégradé, au-dessus duquel se retrouvent des hêtraies et surtout des pinèdes. La maigreur du couvert végétal favorise les ravinements, aussi les cours d’eau des Pyrénées sèches ne coulent pas à plein bord comme les gaves ou les nestes du versant atlantique mais divaguent sur de larges lits de galets.

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Le caractère massif des Pyrénées ne tient pas qu’à la faiblesse de l’érosion glaciaire. Il est dû également à leur structure géologique, au faible volume des affleurements de roches tendres. Contrairement aux Alpes françaises où les massifs anciens incorporés dans la chaîne sont peu étendus, la zone axiale primaire va du pic d’Anie à la Méditerranée en s’élargissant vers l’est. S’y ajoutent les massifs nord-pyrénéens, aussi peu pénétrables, et les massifs basques, peu élevés mais aux gorges étroites et sinueuses (Bidassoa, Nives). Dans la zone nord-pyrénéenne, on retrouve bien les barres calcaires rigides et déliées des Préalpes mais pas les longues dépressions argilo-marneuses. Au sud, sierras intérieures et sierras extérieures verrouillent chaque vallée par des défilés grandioses, des gargantas étroites, accentuant l’isolement de la chaîne principale : el Pirineo. Aux deux extrémités seulement, un style tectonique plus cassant, en marqueterie, a fait naître des dépressions, des fossés d’effondrement où les roches tendres d’âges divers (Trias supérieur et flysch à l’ouest, molasses tertiaires à l’est) ont été largement érodées. On peut citer les fossés d’Ossès et de Cize traversés par la Nive et, dans les Pyrénées orientales : le Capcir, la Cerdagne, le Conflent et l’Ampurdan, dominés par de lourds massifs aux crêtes aplanies (Campcardos, Carlit, Puigmal, pla Guilhem, etc.).

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2. Géographie humaine

Les communautés de vallée Le compartimentage des Pyrénées, l’isolement de chaque vallée par rapport aux voisines ont pesé sur l’évolution des sociétés pyrénéennes et accentué leur particularisme. Dans beaucoup de vallées se sont organisées, dès le Moyen Âge, des unités économicopolitiques qui rassemblaient les villages en vue de l’utilisation collective des ressources naturelles : pacages, forêts, eaux, minerais. Sur le versant français, la gestion de ces biens appartient maintenant à des syndicats intercommunaux (Cize, Soule, Ossau...) tandis que l’organisation administrative subsiste parfois, dans les Pyrénées navarraises notamment, calquée sur le modèle ancien (valle de Baztán). Les vallées d’Andorre, État semi-souverain, sont un reliquat de ce passé lointain. Ce système a perpétué, en plein XXe siècle, des modes d’exploitation extensive avec la conservation de vastes étendues de pacages peu productifs. Cependant, l’émergence d’une population agricole progressiste a modifié le paysage, depuis les années soixante, par défrichement des landes (Pays basque de France), par reboisement sur les fortes pentes (Guipúzcoa, Navarre), par irrigation des basses terres çà et là en Aragon et en Navarre.

Élevage et polyculture

L’extension du territoire exploité aux dépens des terres communes n’est vraiment sensible que dans le Pays basque de France, où beaucoup d’agriculteurs ont pu doubler leurs surfaces de labours et de prairies grâce à des baux à long terme. Ici, l’élevage ovin laitier procurant des revenus substantiels a été le moteur de cette révolution fourragère. Si les fins de la collecte, exclusivement dévolue à la fabrication du Roquefort jusqu’en 1975, ont changé, si les entreprises aveyronnaises ont en partie cédé la place à d’autres affaires ou à de petites coopératives d’avenir incertain, le doublement de la production de lait prouve la vitalité du système (400 000 brebis dans le département, dont les quatre cinquièmes en Pays basque). Plus encore, le paysage et la relative santé démographique des cantons ruraux montrent un espace exceptionnel dans les Pyrénées où, loin d’être abandonnée, la montagne est mieux entretenue qu’auparavant, bien que le nombre des paysans ait, comme partout, beaucoup diminué. Les brebis sont presque partout présentes, mais d’autres élevages se sont maintenus et modernisés... Comme dans les pays sous-pyrénéens, des élevages laitiers sont insérés dans les réseaux de collecte industrielle coopératifs ou capitalistes. Dans les collines et la montagne basques, deux types d’élevage coexistent dans les exploitations : soit brebis laitières et vaches « à viande », soit vaches laitières prédominantes en ateliers de 20 à 50 têtes et quelques vaches à viande. Brebis laitières, vaches à viande, génisses et quelques milliers de chevaux utilisent en nombre croissant les pacages d’altitude, mais, dans les cabanes d’estivage desservies par un réseau routier moderne et partant rénovées, on ne fabrique plus de fromages fermiers qu’en fin de traite, les routes permettant de prolonger la collecte industrielle.

Les grands troupeaux ovins du versant sud (1 million de têtes en Aragon, 600 000 en Navarre, 400 000 en Catalogne) ont moins de liens avec les exploitants agricoles enracinés dans les vallées. Ils continuent de transhumer entre les pacages de la montagne et les garrigues ou les chaumes du bassin de l’Èbre où ils passent l’hiver. Mais la jachère bisannuelle (barbecho) disparaît rapidement et les terres irriguées s’étendent dans le bas pays, de sorte que l’élevage ovin montagnard extensif cède progressivement la place à l’élevage hors-sol des granjas. Les ruines des bergeries (corrales) qui parsèment le piémont méridional en témoignent. Dans le reste des Pyrénées, en France, règne une extrême diversité au niveau des exploitations. La collecte laitière dans les grandes vallées concerne à la fois des producteurs spécialisés et des éleveurs à temps partiel, ceux-ci s’orientant plutôt vers l’obtention de veaux expédiés en Italie ou finis sur place pour la boucherie. Entre les fonds de ces vallées (Gave de Pau, Garonne, Salat, Ariège), où se maintient une activité agro-pastorale vivante et diversifiée, et la haute montagne, où subsiste, non sans lacunes, un estivage de bétail non laitier, la moyenne montagne, lieu des petits villages accrochés aux grands versants sur des terroirs exigus, a connu un déclin apparemment irrémédiable avec abandon et désertification dont le Couserans, en Ariège, est l’exemple le plus dramatique. L’arrivée des « néo-ruraux », écologistes ou déçus de la vie urbaine, réanime quelques hameaux, mais ceux-là ne peuvent faire reculer friches et broussailles envahissantes, car leur nombre (de 1 500 à 2 000 en Ariège) ne compense pas leur impécuniosité qui les prive du soutien du machinisme agricole.

En effet, malgré la très large prédominance, sur le versant atlantique, des surfaces toujours en herbe, il est peu d’éleveurs qui ne soient aussi des cultivateurs sur une superficie allant de 1 à 10 et même 15 hectares selon le relief et la taille des exploitations. De ce côté des monts, le maïs l’emporte largement, consommé sur place dans les petites exploitations par les porcs et la volaille, collecté dans les exploitations plus importantes. Sur le piémont basque et béarnais, la production de maïs hydride de semence tient une place de choix. Vers l’est, à partir de la Garonne, le blé et l’orge entrent dans cette production céréalière. Il faut arriver aux dépressions et vallées du Roussillon pour retrouver une économie un peu différente, soit par la place des céréales (Cerdagne), soit par l’importance des vergers spéculatifs (poires, pommes, cerises) du Conflent et du Vallespir, annonçant déjà les systèmes méditerranéens.

Le versant de l’Èbre, encore plus sec, a perdu sa spécialisation ovine qui reste l’affaire d’entrepreneurs sans terre, et un élevage laitier s’est développé avec l’amélioration du réseau routier dans les vallées aragonaises et catalanes. Sur les interfluves entre le piémont et la haute montagne, les espaces que la forêt n’a pas repris gardent des éléments anciens : blé, vigne , amandiers plutôt qu’oliviers à la limite de leur aire de culture, tout cela sur des terroirs aménagés en terrasses.

Paradoxalement, c’est ici que les bois ont fait le plus de progrès en reconquérant les espaces dévastés naguère par la transhumance ovine : 100 000 hectares en vingt ans. En Navarre, cependant, la forêt était loin d’avoir reculé comme sur le versant français, protégée par son étendue et son éloignement des lieux habités. Des deux côtés, les résineux, exotiques ou non (pins divers, sapin de Douglas), reprennent le terrain perdu par les sapins décimés pour la mâture aux XVIIe et XVIIIe siècles. Reste, en France, à développer les filières du bois, mal soutenues par des fabrications fluctuantes de meubles et par la seule papeterie de Saint-Gaudens qui utilise les feuillus.

Déclins et mutations

La modernisation de l’agriculture accélère l’exode rural faute d’activités de substitution. Là où elles ne sont pas apparues, le dépeuplement amorcé par une forte émigration traditionnelle est devenu catastrophique : Massat, en Ariège, avait 8 901 habitants en 1843 et 643 en 1982. Dans ce canton, la population ne représente plus que 3% de celle de 1843. Sur les deux versants, la mortalité l’emporte sur la natalité (canton de Castillon, Ariège : 26 p. 1000 et 5 p. 1000) sous le double effet du vieillissement de la population et du célibat masculin. En Ariège, la moitié des exploitants n’ont pas de successeur et, en Aragon, des municipios entiers, rachetés par les services forestiers, ont été rayés de la carte administrative.

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Le tourisme n’a renversé le cours des choses que dans la montagne catalane, où Barcelone et ses satellites (plus de 5 millions d’habitants) inondent en fin de semaine les plus grandes stations de ski de la chaîne (La Molina...). Au nord, ni Toulouse ni Bordeaux ne peuvent compenser le fait que les Pyrénées sont plus éloignées de Paris que les Alpes françaises, qui reçoivent dix fois plus de clients. Pourtant, à côté de quelques stations moyennes (Gourette, La Mongie, Saint-Lary) ont surgi une trentaine de petits centres égrenés de la Pierre-Saint-Martin à la Cerdagne. L’Espagne, de Candanchú à Nuria, n’en compte qu’une quinzaine. Plus soutenu, avec des saisons qui s’allongent, le thermalisme connaît un regain de faveur. Parmi la vingtaine de stations françaises, seules Amélie-les-Bains, Luchon, Cauterets, Ax-les-Thermes reçoivent chacune plus de 10 000 curistes par an. Étoile de première grandeur, Lourdes, avec ses 3 à 4 millions de pèlerins ou curieux, éclipse le reste de ces activités, y compris celles des vallées d’Andorre, où la population (estimée à 61 900 habitants en 1993) a sextuplé depuis 1960 sous l’effet du commerce frontalier associé au tourisme d’hiver et d’été. L’industrie, à peu d’exceptions près, reste sur ses positions anciennes. L’équipement hydroélectrique est très poussé sur les deux versants mais ne doit pas faire illusion : 2 millions de kilowatts de puissance installée en France, c’est le cinquième de celle des Alpes françaises et, du fait de nombreuses très hautes chutes (Pragnères ; Portillon, 1 336 m), la production est relativement plus faible : 6 milliards de kilowattheures (un sixième des Alpes). Les Pyrénées espagnoles, en revanche, avec leurs énormes barrages-réservoirs, les pantanos (3,5 milliards de mètres cubes stockés), constituent la pièce maîtresse de la production hydroélectrique de la péninsule (1,5 million de kilowatts). Une grande part de cette énergie est exportée malgré les usines d’aluminium (Sabiñanigo en Aragon ; Lannemezan ; Auzat, Sabart et Mercus en Ariège) et de trop rares usines d’électrochimie : Pierrefitte, Beyrède et Marignac au nord, Monzón en Aragon. Les industries du textile et de la chaussure, très peu concentrées, survivent à grand peine. Les tissages de laine de Lavelanet, les usines cotonnières du haut Ter en Catalogne n’occupent pas 10 000 salariés, la sandale et la chaussure encore moins (Hasparren, Mauléon, Oloron). Le seul foyer industriel important et bien vivant, c’est le Guipúzcoa, groupant à lui seul plus de la moitié des travailleurs pyrénéens de l’industrie : mécanique, électrotechnique, chimie, papeterie, etc.

Cette situation explique que les centres urbains proprement pyrénéens soient peu nombreux et petits. Les principales villes ont grandi sur le piémont et pas dans la chaîne, pas même sur sa bordure. Bayonne, Pau, Tarbes, Perpignan, Pamplona, Llerida ne sont pas des villes de la montagne malgré les désignations administratives. Les 300 000 habitants de San Sebastián peuvent difficilement être rattachés à la population des Pyrénées. Il ne reste plus alors que des petites villes, les plus peuplées en Guipúzcoa : Eibar (40 000 habitants), Hernani, Tolosa, Mondragón ; les autres isolées dans les vallées du Nord ou à leur débouché : Oloron, Lourdes (18 000 habitants), Saint-Gaudens, Pamiers, Foix ; les plus rares sur le versant sud : Jaca, Andorra-la-Vella (26 000 habitants), Ripoll, Olot...

Au total, les perspectives du monde pyrénéen seraient peu encourageantes si l’on ne voyait que le dépeuplement de l’Ariège ou du haut Aragon, les voies ferrées délaissées, les mines les plus riches qui se ferment. Mais l’exemple de la basse Navarre avec ses campagnes en pleine santé, celui du Guipúzcoa fort de ses industries variées, celui des vallées catalanes que le tourisme sauve de l’abandon montrent que le pessimisme doit être tempéré, même dans les Pyrénées où les points noirs ne manquent pourtant pas.

Georges VIERS

Bibliographie indicative

P. CARRÈRE & R. DUGRAND, La Région méditerranéenne, P.U.F., Paris, 1967 P. CARRÈRE, R. HEISCH & S. LERAT, La Région du Sud-Ouest, P.U.F., 1962 G. CHAPEAU, Le Tourisme et la mise en valeur des Pyrénées espagnoles et andorranes, centre publ. thèses, Lille, 1987 S. HENRY, Comminges et Couserans, Privat, Toulouse, 1985 G. SOUTADÉ, Modelé et dynamique actuelle des versants supraforestiers des Pyrénées orientales, Impr. coop., Albi, 1980 F. TAILLEFER dir., Les Pyrénées, Privat, 1974 F. TAILLEFER, L’Ariège et l’Andorre, ibid., 1985 ; Les Pyrénées : de la montagne à l’homme, ibid., 2e éd. 1984 G. VIERS, Les Pyrénées, coll. Que sais-je ?, P.U.F., 3e éd. 1973 ; Le Pays basque, Privat, 2e éd., 1981 J.-P. VIGNEAU, Climat et climats des Pyrénées orientales, chez l’auteur, Toulouse, 1986. Nombreux articles dans Pirineos, Saragosse, depuis 1945, et dans Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, Toulouse, depuis 1930. Riche iconographie (cartes, graphiques et photographies) dans Conocer España, Salvat, Pampelune, fasc. 2 à 7 et 88 à 100, 1973, et dans Découvrir la France, Larousse, Paris, fasc. 92 à 96, 1973.

Conclusion : les parties concernant la géologie et la botanique ont été retirées de ces cours.

Pour la Corse, nous renvoyons à l’article sur la zone méditerranéenne.

le cours à télécharger :

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le texte complet du cours de synthèse

Le diaporama complet sur ce sujet :

PDF - 5.7 Mo
les hautes montagnes françaises diaporama complet




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